De la réalité de la Grande Albanie

On a longtemps été bercé par le projet nationaliste de la Grande Serbie dont nous parlait les médias français dans les années 1990 or, le projet de Grande Albanie, beaucoup plus discret, peu présent dans les discours des hommes politiques albanais est pourtant une réalité. Il est apparu au grand jour suite au précédent match de football, mais aussi lors de la visite du chef du gouvernement albanais en Serbie.

L’idée d’une Grande Albanie se développe au XIXe siècle, alors que l’Empire ottoman est encore présent dans les Balkans. La Grande Albanie est un projet nationaliste visant à réunir au sein d’un même Etat tous les albanais se trouvant dans des Etats voisins de l’Albanie. Des minorités albanaises sont présentes au Kosovo-et-Métochie, dans la région de Preševo, en Macédoine, au Monténégro, en Grèce. Les serbes étaient encore majoritaires dans la province du Kosovo-et-Métochie il y a un siècle. On peut se demander d’ou viennent ces albanais présent au Kosovo ?

En 1389, suite à la défaite de l’Empire serbe à Kosovo Polje face aux turcs, ces derniers prennent petit à petit possession du territoire serbe. Les albanais, originellement catholique, se convertissent doucement mais surement à l’Islam. Ainsi, les meilleures terres du Kosovo-et-Métochie sont offertes à ces nouveaux musulmans. Suite aux massacres, à l’émigration, les albanais deviennent de plus en plus nombreux dans le cœur historique de la Serbie.

En 1878 a lieu la Ligue de Prizren qui a pour objectif de défendre le droit des albanais et vise à la création d’une Grande Albanie. L’article 6 de la ligue précise ainsi que « Nous ne reconnaîtrons pas la Bulgarie et ne voulons même pas entendre son nom. Si la Serbie n’accepte pas de rendre ces régions qu’elle occupe illégalement, nous déploierons nos troupes volontaires contre elle et feront tout pour reprendre ces régions. Nous en ferons de même avec le Monténégro ». [1]

Aujourd’hui, les albanais représentent près 90% de la population du Kosovo, 25% en Macédoine, 5% au Monténégro, ainsi que des fortes minorités dans la région de Preševo en Serbie, ainsi que l’Epire en Grèce. Alors que le multi-ethnisme est de rigueur en Serbie, le Kosovo tend à devenir un territoire homogène ethniquement. Toutes les minorités y compris musulmanes sont persécutées. Chaque semaine, les serbes sont victimes d’agressions et ne peuvent sortir de leurs enclaves sans protections armées. On pense notamment aux pogroms du 17 mars 2014, où de nombreux serbes ont été tués, 35 église orthodoxes et près de 1000 maisons ont été détruites ou brûlées.

Ces territoires purement albanais favorisent les revendications autonomistes et le projet de la Grande Albanie. Depuis un mois les tensions entre l’Albanie et la Serbie sont réapparues suite à un match de foot notamment.

Le 14 octobre dernier se déroulait le match Serbie – Albanie. Ce jour là, un drone – qui aurait été piloté par le frère du Premier ministre Olsi Rama – survolait le stade du Partizan de Belgrade avec un drapeau de la Grande Albanie, provoquant l’arrêt du match et des affrontements entre les joueurs des deux équipes.

Ces événements ont entrainé un refroidissement des relations entre les deux pays. En effet, de nombreux incidents, dégradations, manifestations, etc. ont eu lieu en Albanie et en Serbie, mais également en Macédoine et au Monténégro. Le député monténégrin Predrag Bulatović précise que, « nous sommes témoins d’une action régionale organisée et coordonnée du nationalisme grand-albanais, afin de promouvoir l’idée de la Grande Albanie ». Il conclut en affirmant que « les individus concernés ont montré leur haine envers le Monténégro, son ordre constitutionnel et son intégrité territoriale ».

Lundi 10 novembre dernier, le chef du gouvernement albanais se rendait à Belgrade, une première depuis 68 ans. Le Premier ministre albanais a appelé la Serbie à reconnaître l’indépendance du Kosovo et qu’il s’agissait d’une « réalité irréversible », alors que la question du Kosovo n’était pas à l’ordre du jour. Le Premier ministre serbe Aleksandar Vucić a vivement répondu à cette provocation, avec courage, en exclamant : « Je ne permettrai à personne d’humilier la Serbie à Belgrade. Le Kosovo-et-Métochie n’a rien à voir et n’aura jamais rien à voir avec l’Albanie…le Kosovo est serbe, comme l’indique la Constitution de notre pays. C’est la dure réalité et je suis heureux d’être en mesure de le répéter devant M. Rama ».
Mardi 11 novembre, Edi Rama se rendait dans la province serbe de Preševo où vit une importante communauté albanaise. Dans ces rues de Serbie, on pouvait apercevoir de nombreux drapeaux de l’Albanie, ainsi que des portraits d’Edi Rama. Il faut rappeler qu’en décembre 2012, le Premier ministre Albanais Sali Berisha défendait l’octroi de la nationalité albanaise à tous les Albanais où qu’ils résident.

Au delà de l’histoire, les événements de ces dernières semaines ont montré que la Grande Albanie ne correspond nullement à un « fantasme » serbe. Il s’agit bel et bien d’une volonté de l’Albanie, ainsi que des volontés sécessionnistes des albanais dans de nombreux pays. Il est intéressant de noter que le Kosovo (d’aujourd’hui) et l’Albanie sont les deux pays les plus américanophiles des Balkans. Au delà d’être une réalité prenant du chemin, ce projet de Grande Albanie viserait à affaiblir un peu plus l’indépendance de l’Europe, le monde orthodoxe et installerait un important pays musulman dans le cœur de l’Europe.

 

Alexandre Moustafa

[1] http://www.albanianhistory.net/texts19_2/AH1878_2.html

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