TurkStream : épisode 4 – TurkStream, NordStream, Moscou contre-attaque

Depuis le début de cette chronique sur les gazoducs russes, mais plus précisément sur Turk Stream, de nombreuses évolutions ont eu lieu. Le projet Nord Stream continue de progresser, alors que l’on voit mal comment le projet Turk Stream pourrait apparaître pour le moment.

Nord Stream continue de faire son chemin

L’avantage de Nord Stream est qu’il permet d’éviter de recueillir l’avis des différents pays de transit comme pour South Stream ou Turk Stream. En effet, ce gazoduc passe par la mer baltique pour arriver directement en Allemagne.

Nord Stream 2 doit permettre la construction de deux gazoducs offshore, transitant sous la Baltique d’une capacité de 55 milliards de m3 par an, entre la Russie et l’Allemagne. Le projet continue d’avancer et devrait voir le jour en 2019 ; date de la fin du contrat avec l’Ukraine.

La Pologne et la Slovaquie s’inquiètent de la fin de ce contrat, officiellement car l’Ukraine est un partenaire européen qui doit être traité avec respect. En réalité, ils savent que leur sécurité énergétique n’est pas menacée, mais qu’ils ne percevront plus leurs revenus en tant que pays de transit. Selon Arseni Iatseniouk chef du gouvernement ukrainien, la Slovaquie perçoit 800 millions de dollars par an et la Pologne, 300 millions

« Pour l’Ukraine, la construction du pipeline signifie son exclusion des livraisons de transit vers l’Union européenne. Deuxièmement, c’est la perte de deux milliards de dollars de revenus que nous recevons pour les livraisons du gaz à l’UE » affirmait le Premier ministre ukrainien en septembre dernier.

La Commission européenne souhaite agir en précisant que la Russie devait respecter le troisième paquet énergétique, les appels d’offres, ainsi que la réglementation environnementale. Gazprom disposerait d’une position de force sur le marché allemand, ses parts passeraient de 40 à 60 %. Or, elle ne partage pas l’avis des entreprises énergétiques européennes qui ont des liens très étroits avec Gazprom et voit d’un bon œil le développement de Nord Stream. Miguel Canete, commissaire européen à l’énergie nuance en précisant que « l’UE reste ouverte au gaz russe et souhaite voir la Russie comme un fournisseur de gaz naturel fiable dans le futur. Mais nous souhaitons aussi que le transport de gaz russe s’inscrive dans notre stratégie de diversification et que le fournisseur russe, comme tout autre fournisseur au sein de l’UE, joue le jeu de la concurrence et du marché de l’énergie ».


Source : http://politikus.ru/

Le 24 novembre, les députés européens ont réagi sur le premier rapport annuel sur « l’état de l’Union de l’énergie » où, Nord Stream 2 a suscité de vives polémiques. Cette Union de l’énergie a pour finalité d’assurer la sécurité d’approvisionnement et de promouvoir l’efficacité énergétique, tout en respectant au plus l’environnement. Beaucoup de députés voient en Nord Stream 2 une menace pour les principes de cette Union.

Par ailleurs, le 12 novembre, au Palais Catherine dans le « Versailles russe », une luxueuse cérémonie a été organisée pour fêter le premier contrat gazier entre la France et la Russie. Cet accord date de l’époque communiste il y a 40 ans de cela. Le contrat de Nord Stream 2 a été modifié, la participation d’Engie (anciennement GDF-Suez) passe de 9 à 10 % dans le capital. La part de Gazprom descendant ainsi à 50%. Le Président d’Engie Gérard Mestrallet annonce un coût proche des 12 milliards d’euros pour la mise en place du projet.
Engie détiendra 10%, comme Shell, OMV, BASF, EON, tandis que Gazprom 50 %.

Tout semble bien se placer au nord, au sud de l’Europe, la situation est beaucoup plus complexe.

 

Turk Stream, victime du conflit syrien

Au début du mois d’octobre, la Bulgarie affirmait son intérêt pour ce projet, alors que cette dernière a été à l’origine de l’échec du projet South Stream en 2014. « Il ne s’agit pourtant pas d’élargir les livraisons gazières pour couvrir les besoins bulgares: le pays consomme près de 3 milliards de mètres cubes de gaz, dont pratiquement 100% viennent de la Russie via l’Ukraine » précise le vice-ministre bulgare de l’Énergie le 6 octobre 2015. Après avoir rejeté le projet South Stream, la Bulgarie souhaiterait maintenant devenir un hub gazier pour la région.

Stanislas Mitrakhovitch de la Fondation pour la sécurité énergétique doute que la Russie souhaite instaurer un partenariat avec la Bulgarie pour ce projet. En effet, après que ce pays ait fait annuler le projet South Stream, la Russie ne peut lui faire confiance pour ce projet connexe. L’expert affirme une nouvelle fois que la Bulgarie a reçu de nombreuses pressions de l’Union européenne afin que South Stream ne voie jamais le jour.

Le 8 octobre, le porte-parole de Gazprom Alexandre Medvedev avait déclaré « dans la mesure où il n’y a pas d’accord intergouvernemental, les délais sont repoussés…Si ces délais s’allongent d’un an, cela ne sera pas un drame ». Cette déclaration intervient après le report des élections turques de cet été. Ces dernières se sont déroulées et ont confirmé début novembre la majorité l’AKP de Recep Erdogan.

Source : http://www.lecourrierderussie.com

Or, les tensions augmentent depuis le début des frappes russes en Syrie, où la Turquie soutient depuis 5 ans divers groupes islamiques opposants au Président Al-Assad. Sa relation ambiguë avec Daech est également de plus en plus critiquée par l’occident compris. Par ailleurs, Moscou aurait prouvé que la Turquie achèterait du pétrole à Daech, par des images satellites (cf image).

Le 24 novembre, la Turquie détruit un avion russe qui attaque des cibles islamistes en Syrie. Selon Ankara, la frontière turque aurait été violée, ce qui n’est pas le cas pour Moscou. Cet acte de guerre a en tout cas refroidi les relations entre les deux pays, la Russie choisit notamment de réagir sur le plan économique, en invitant tous les investisseurs russes à quitter la Turquie. Ces sanctions ne concerneront pas que l’agriculture ou le tourisme, mais également le secteur énergétique. Moscou ne touchera pas aux exportations de gaz. En effet 60 % des besoins turcs dans ce domaine viennent de la Russie. Cela étant, les projets TurkStream, ainsi que l’installation d’une centrale nucléaire russe dans le sud de la Turquie par Rosatom devraient être momentanément suspendus.

Le 4 décembre, le ministre de l’Énergie Alexandre Novak a précisé qu’ « A l’heure actuelle, les négociations (sur le gazoduc Turkish Stream) sont suspendues, d’autant plus que le travail de la commission intergouvernementale sur la coopération commerciale et économique russo-turque a été suspendu conformément à un arrêté ad hoc du gouvernement russe ».

Pour Valeri Nesterov, analyste chez Sberbank, Gazprom aurait déjà dépensé autour de 12 milliards d’euros pour les projets South Stream et Turk Stream.

Le projet Nord Stream devrait voir le jour d’ici quelques années, surtout qu’il est soutenu par des partenaires fiables comme l’Allemagne et des grandes entreprises énergétiques. À l’inverse, la Turquie a voulu constamment négocier en position de force, elle se trouve aujourd’hui en position de faiblesse, ainsi que le projet Turk Stream. Or, la Turquie a surement mal joué comme le précise Vladimir Azatkov, professeur au MGIMO, « Ankara ne comprend pas qu’un projet stratégique comme Turkish Stream permettrait à la Turquie de contrôler l’Europe avec la vanne du gaz et offrirait des opportunités radicalement nouvelles à la Turquie ».

 

Alexandre MOUSTAFA

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