Turk Stream : épisode 5 – NordStream 2 divise l’Europe, Poseidon, nouveau projet dans le sud ?

« Je pense que le projet Nord Stream 2 sera réalisé. Et quant à South Stream ? Qui vivra verra. Il se peut que ce projet reprenne vie et dans un avenir pas si lointain » déclarait le 29 janvier 2015 Vladimir Tchijov, ambassadeur russe auprès de l’Union européenne.

L’Union européenne de plus en plus intrusive dans le domaine de l’énergie

Actuellement, la Commission européenne émet un avis à un pays après qu’elle a conclu un accord avec un fournisseur énergétique, notamment sur le principe de l’indépendance énergétique que souhaite atteindre l’Europe. Or, un Projet de législation veut que l’Union européenne dispose d’un droit de regard dans les contrats commerciaux si le contrat est estimé stratégique et que l’acteur privé possède 40 % des parts de marché dans cet état. Même si l’Algérie ou la Norvège peuvent être concernées, c’est directement Gazprom qui est pointé du doigt et le projet Nord Stream 2.

Nord Stream 2 : quand l’Allemagne impose sa volonté à l’est de l’Europe.

Maroš Šefčovič, vice président de la Commission précise le 16 février que « nous veillerons à ce que le droit européen soit pleinement appliqué » concernant Nord Stream qui divise politiquement l’Union européenne. Ce dernier assure lui même que « nous aurons toujours besoin d’acheter du gaz après 2030 ». En effet, les gisements s’épuisant en Norvège au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, « Nord Stream 2 contribue à la diversification des routes et œuvre à la sécurité des approvisionnements, en complément des infrastructures existantes » assure l’entreprise française Engie. L’ambassadeur Vladimir Tchijov estime également que « La baisse de la production de gaz en Europe, les gisements en mer du Nord tarissant sans parler des problèmes relatifs à d’autres sources ».

L’Allemagne, malgré le fait qu’elle continue de soutenir les sanctions européennes contre Moscou, soutient toujours le doublement du gazoduc.
Sigmar Gabriel, vice-chancelier allemand affirme que « nous prenons au sérieux les préoccupations de la Pologne » et que l’Allemagne ne pourrait tolérer que les pays d’Europe Centrale et de l’Est ne soient pas livrés en gaz russe. Alors que les anciens satellites de l’URSS se lèvent tous contre Nord Stream 2, l’Allemagne – comme pour le reste des politiques de l’union – mène la danse et précise que ce projet est vital.
En effet, tant sur le plan économique que géopolitique et l’Allemagne deviendrait un lieu de transit et de distribution vers l’Europe Centrale et de l’Est, pourrait rêver à son projet de Mittle Europa. Ce gazoduc renforcerait le couple germano-russe et isolerait de nombreux pays d’Europe de l’Est, voyant en l’Allemagne un protecteur au même titre que les États-Unis.

Source : www.sputniknews.com

L’Ukraine est farouchement contre ce projet, il est en effet, le premier touché par la mise en place de ce nouveau tronçon. Le chef d’État ukrainien, lors d’un entretien téléphonique avec le Vice-président des États-Unis, a affirmé qu’il « a été clairement dit que Nord Stream 2 était purement politique et que nous devions agir de manière efficace pour l’arrêter ». Le protectorat marche main dans la main avec son (faux) cousin américain pour torpiller les projets russes et également la sécurité énergétique des Européens.
Pour la compagnie ukrainienne Naftogaz, le projet n’est économiquement pas viable et son seul but est de contourner l’Ukraine. Le CEO de Naftogaz invite l’Union européenne à créer de nouvelles infrastructures de gaz en Europe de l’est, mais également dans le sud de l’Europe.

Pour la Présidente de Lituanie Dalia Grybauskaite, Nord Stream 2 est « une tentative de la Russie afin de gagner de l’influence et diviser l’Union européenne ».

Pour Agata Loskot-Trachota, chercheuse pour le centre d’études d’Europe de l’Est à Varsovie affirme que les pays d’Europe de l’Ouest ont « généralement tendance à chercher la normalisation des relations avec la Russie ». Alors que les « pays d’Europe Centrale et de l’Est sont davantage concernés par la dépendance toujours plus forte vis-à-vis de la Russie, que le nouveau gazoduc compliquera le transit, vers des pays comme la Pologne, l’Ukraine, la Slovaquie et la République tchèque, autorisant la Russie d’envoyer son gaz vers l’Ouest directement, et enregistrant des milliards d’euros de recettes de transits ».

La Slovaquie est également très critique vis-à-vis de Nord Stream 2, car le contournement de l’Ukraine devrait lui couter 800 millions de dollars par an.

Pendant ce temps-là, Gazprom a connu une hausse de ses exportations vers l’Europe de 8 % en 2015 et cela devrait continuer à court terme, étant donné les ressources disponibles et le prix du gaz russe. Les négociations seront âpres pour le développement de Nord Stream, mais le soutien de l’Allemagne fait que sa réalisation devrait voir le jour.

 

Turk Stream, victime du néo-ottomanisme

Les relations entre la Russie et la Turquie sont au plus bas, le projet Turk Stream a disparu des radars alors que South Stream refait surface. La production turque de gaz contribue à hauteur de 2 % de ses besoins domestiques selon une étude conduite par l’Institut d’études énergétiques d’Oxford. Elle importe tout son gaz de Russie, Azerbaïdjan, d’Iran et du gaz naturel liquéfié de plusieurs pays. 56 % des importations de gaz viennent de la Russie conformément aux chiffres du ministère turc (2014). Toute fois, Ankara peut se tourner doucement vers les anciennes républiques soviétiques turcophones pour diversifier sa provenance en gaz.

La Turquie a relancé les négociations avec le Turkménistan concernant le Trans Caspian Pipeline. Ce gazoduc devient crucial pour la Turquie dorénavant pour obtenir des ressources énergétiques d’Azerbaïdjan et du Turkménistan.


Source : www.stratfor.com

De la même manière, le TANAP, Trans Anatolian Gas Pipeline est censé acheminé du gaz depuis l’Azerbaïdjan vers la Turquie et l’Europe, respectivement 6 milliards de m3 et 10 milliards de m3. La construction de ce gazoduc a commencé en mars 2015 et doit théoriquement finir en 2019.

 

Une réincarnation de South Stream en Poseidon ?

L’Italie se lève également contre Nord Stream 2, mais pour d’autres raisons que les pays d’Europe de l’Est. Le 8 janvier dernier, Vladimir Poutine lors d’un entretien avec Matteo Renzi, invitait l’entreprise ENI à rejoindre le consortium de Nord Stream 2. En effet, un gazoduc pourrait partir de l’Allemagne pour l’Italie pour contrebalancer l’abandon du projet South Stream.

Quelques semaines plus tard, l’entreprise énergétique Saipem réclame 759 millions d’euros de compensations à Gazprom après l’annulation de South Stream. Pour le Premier ministre italien, il existe un deux poids deux mesures au sein de l’Union et les vœux de la chancelière ont force de loi.

Début janvier des rumeurs circulent dans la presse bulgare concernant une réactivation du projet South Stream. Le Premier ministre bulgare Boyko Borissov affirme avoir « reçu un signe » de la part de la Russie. Cette dernière retravaillerait sur ce défunt projet à nouveau. Le Kremlin a de son côté démenti cette information venant de Bulgarie. Au début du mois de mars, on apprend que les autorités bulgares seraient prêtes à renouer le dialogue sur le projet South Stream.

Fin février, Alexeï Miller, Président de Gazprom précise que les gouvernements italiens et grecs ont donné leur feu vert au projet Poséidon, dernier gazoduc en date, prévoyant la construction d’un tronçon à travers la mer Noire. Il devrait alimenter la Grèce et l’Italie. Un troisième pays devrait également être concerné, sans que l’on en sache plus pour le moment. L’accord a été ratifié par Gazprom, Public Gas Corporation (DEPA) et l’italien Company Edison SpA à Rome mercredi 24 février. Le Président de Gazprom a précisé lors de la signature que « le développement d’un gazoduc de transit intra-européen est la clé pour le développement de la fiabilité et de la sécurité du gaz naturel, comprenant la Russie, mais également les consommateurs à travers l’Europe ».

ITGI Poseidon (Interconnector Turkey Greece Italy) doit accorder un rôle de hub majeur à la Grèce s’il voit le jour. Ce projet est vu comme une renaissance de South Stream alors que l’Italie et plusieurs pays de la région se plaignent que Nord Stream soit maintenu et non South Stream.


Source: Hellenic Gas Transmission System Operator S.A

Toujours dans les Balkans, la Serbie est oubliée par l’Union européenne. En effet, dans le cadre du plan d’urgence d’approvisionnement en gaz, la Serbie n’est pas mentionnée alors qu’elle est membre de la Communauté de l’énergie. Ainsi, Jelica Putnikovic du journal Balkan Magazin explique qu’ « à Bruxelles on répète à longueur de temps que tous les États européens doivent créer un réseau de protection conjointe contre les perturbations des livraisons de gaz. L’Union européenne insiste sur la construction d’un gazoduc entre la Serbie et la Bulgarie. Mais, d’abord, les Bulgares n’ont pas de gaz, et puis Bruxelles donne de l’argent à Sofia pour les gazoducs reliant la Grèce et la Serbie tandis que nous devons nous financer nous-mêmes » ; et de renchérir : « Nous avons essayé de complaire à toutes les lois européennes, nous avons adhéré à la Communauté énergétique, mais tout était en vain : on ne nous considère même pas comme une partie du réseau européen, privilégiant la Bulgarie et la Roumanie. Je pense que c’est en quelque mesure une réprimande pour ce que la Serbie n’a pas infligé de sanctions à la Russie ».

Aucune menace énergétique ne concerne les pays du sud-est européens, mais le choix de ne pas citer la Serbie peut être considéré comme un choix politique, car cette dernière continue d’entretenir des liens avec Moscou.

L’actualité énergétique entre l’Europe et la Russie a été riche en ce début d’année 2016. Le projet Nord Stream 2 avance toujours, mené par le couple germano-russe, même si une fronde des pays d’Europe Centrale et de l’Est, à laquelle s’ajoute l’Italie, tente de ralentir ce projet. Il va falloir suivre les réactions et les directives européennes dans les semaines à venir concernant Gazprom.
Turk Stream semble à l’évidence disparaître des radars. La surprise de ces derniers mois étant la réapparition de South Stream et de Poseidon maintenant. Il convient de se demander si ce projet est vraiment sérieux et dispose-t-il d’une vision stratégique ou sert-il d’argument dans les mains de la Russie pour peser face à l’Union européenne dans le cadre de Nord Stream 2 ?

 

Alexandre Moustafa

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