SPIEF 2026 : à Saint-Pétersbourg, des experts russes dressent la carte des menaces qui pèsent sur la Russie d’ici 2050
À l’occasion du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF), une table ronde intitulée « Les principales menaces pour la Russie au deuxième quart du XXIe siècle » a réuni plusieurs personnalités du monde académique, politique et stratégique russe. Modérée par Konstantin Malofeev, fondateur du groupe Tsargrad, la discussion s’appuyait sur un rapport collectif élaboré notamment par Andrey Bezrukov, Alexander Dugin et plusieurs experts russes.
L’objectif affiché était ambitieux : identifier les principaux risques auxquels la Russie pourrait être confrontée d’ici 2050 et réfléchir aux réponses à apporter dès aujourd’hui.
Une approche globale des vulnérabilités russes
Le rapport distingue cinq grands domaines de menaces : la géopolitique, l’idéologie et la politique intérieure, la démographie, l’économie et la technologie.
Selon ses auteurs, la Russie entre dans une période de compétition historique durable où les facteurs militaires ne peuvent être dissociés des enjeux culturels, démographiques ou technologiques. Les intervenants ont insisté sur le fait que la plupart des crises futures ne prendraient pas nécessairement la forme de conflits conventionnels, mais pourraient résulter d’une combinaison de pressions économiques, de transformations sociétales, de dépendances technologiques et d’opérations de déstabilisation.
Cette approche transversale constitue l’un des fils conducteurs de l’ensemble des échanges.
La guerre comme horizon stratégique durable
Pour plusieurs intervenants, la guerre en Ukraine marque l’entrée dans une nouvelle phase historique.
Andrey Bezrukov, spécialiste des questions stratégiques, estime que les conflits du XXIe siècle seront de plus en plus caractérisés par l’automatisation, les drones, l’intelligence artificielle, les frappes ciblées contre les infrastructures critiques et les opérations de déstabilisation.
Selon lui, les États occidentaux cherchent avant tout à éviter une confrontation nucléaire directe tout en exerçant une pression permanente sur la Russie. Il décrit une stratégie de long terme visant à affaiblir progressivement les capacités russes par des moyens militaires, technologiques, économiques et informationnels.
Cette évolution impose, selon les participants, une adaptation profonde des infrastructures, de l’industrie et des capacités de décision de l’État.
La question démographique au centre des préoccupations
Parmi toutes les menaces évoquées, la démographie est apparue comme l’une des préoccupations majeures.
Le gouverneur de la région de Vologda, Georgy Filimonov, a consacré l’essentiel de son intervention à ce sujet. Il considère la baisse de la population comme un risque existentiel pour la Russie et estime que la préservation du peuple russe constitue une priorité stratégique.
Son intervention a mis l’accent sur plusieurs leviers : le soutien aux familles nombreuses, les politiques natalistes, la valorisation des traditions familiales et la lutte contre les comportements jugés destructeurs pour la cohésion sociale.
Il a notamment présenté les mesures mises en œuvre dans sa région, affirmant observer une amélioration récente des indicateurs démographiques.
La lutte contre l’alcoolisme comme enjeu national
Dans le prolongement de cette réflexion, Georgy Filimonov a longuement évoqué la politique de lutte contre l’alcoolisme menée dans la région de Vologda.
Selon lui, les conséquences sanitaires, sociales et démographiques de la consommation excessive d’alcool justifient des mesures restrictives. Il a détaillé la fermeture ou la reconversion de nombreux commerces spécialisés dans la vente d’alcool, ainsi que le développement d’activités alternatives destinées à soutenir l’économie locale.
Cette question a été présentée non seulement comme un enjeu de santé publique, mais également comme un élément de la stratégie démographique nationale.
Une critique des dépendances économiques et technologiques
L’ancien ministre du Développement de l’Extrême-Orient, Alexander Galushka, a développé une réflexion sur la place de l’économie dans le projet national russe. Tout en abordant les questions de planification, de souveraineté financière et de politique monétaire, il a surtout défendu l’idée que l’économie devait être subordonnée aux objectifs démographiques, civilisationnels et stratégiques de l’État.
Il a plaidé pour un renforcement de la souveraineté économique russe à travers la planification stratégique, le développement industriel et la maîtrise des technologies critiques.
Critiquant certaines orientations économiques héritées des années 1990, il a défendu une approche davantage fondée sur la définition d’objectifs nationaux de long terme. La Chine a été évoquée à plusieurs reprises comme exemple d’utilisation de la planification stratégique au service du développement économique.
Selon lui, la souveraineté économique ne peut être dissociée de la souveraineté politique.
Intelligence artificielle, cybersécurité et guerre biologique
Les intervenants ont également accordé une place importante aux nouvelles technologies.
L’intelligence artificielle est apparue à la fois comme un facteur de puissance et comme une source potentielle de vulnérabilité. Plusieurs participants ont souligné la nécessité de développer des capacités nationales dans ce domaine afin de limiter les dépendances extérieures.
Les risques liés à la cybersécurité, aux infrastructures numériques et aux biotechnologies ont également été évoqués. Certains participants ont insisté sur les conséquences potentielles des progrès rapides de la biologie synthétique et de l’ingénierie génétique dans le contexte des rivalités internationales.
La question de l’identité et de l’idéologie
La dimension culturelle et idéologique a occupé une place importante dans les débats.
Alexander Dugin a notamment insisté sur la nécessité, selon lui, de définir une vision cohérente de l’avenir du pays. Il a plaidé pour une affirmation plus claire de l’identité russe et pour l’élaboration d’un projet national capable de mobiliser durablement la société.
Plusieurs intervenants ont estimé que les questions démographiques, économiques et militaires ne pouvaient être dissociées d’un cadre culturel et politique plus large.
Une réflexion tournée vers le long terme
Au-delà des analyses parfois alarmistes présentées lors de cette session, l’objectif revendiqué par les organisateurs était avant tout d’engager une réflexion prospective.
Les auteurs du rapport ont indiqué que leurs travaux se poursuivraient dans les prochains mois afin d’aboutir à une version consolidée d’ici la fin de l’année.
Cette table ronde aura surtout illustré les préoccupations d’une partie des milieux intellectuels et stratégiques russes : maintien de la souveraineté nationale, évolution du conflit avec l’Occident, déclin démographique, maîtrise des technologies émergentes et définition d’un projet de civilisation pour la Russie du milieu du XXIe siècle.
Yves Lejeune
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