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Témoignage d’un français en Russie (2ème partie)

Dans un précédent article nous avons présenté un Français catholique traditionnaliste et père de 10 enfants, qui vit en Russie depuis une dizaine d’années. Voici la suite de son témoignage… Cette série d’articles a été extraite d’une longue interview qu’il a donné en avril 2024 à la revue Fideliter.


4/ Plus généralement est-il difficile aux catholiques Romains de trouver leur place en Russie ?  Comment les orthodoxes les traitent-ils ? Avez-vous subi des pressions de la part des autorités politiques ou religieuses ?

Bien que l’orthodoxie soit la religion dominante en Russie, le catholicisme, comme toutes les autres religions, y a sa place. Il ne faut pas oublier que la Russie est un État multiethnique dans lequel cohabitent de nombreux groupes (environ 145) aux croyances variées. À Moscou en particulier, il existe plusieurs lieux de culte catholiques ouverts à tous, dont une chapelle traditionaliste desservie par un prêtre de la FSSPX (Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X). Cependant, celle-ci est trop petite, ce qui peut nuire à l’apostolat.

Nous nous sommes donc tournés vers les autorités locales (Moscou) et gouvernementales afin d’obtenir des facilités administratives pour un changement de lieu de culte. À ce jour, nos discussions progressent et nos demandes reçoivent un accueil favorable. Ce soutien est la meilleure preuve de l’absence totale d’animosité, au plus haut niveau de l’État, à l’égard des catholiques pratiquants en Russie.

En décembre 2024, dans le cadre de l’« Année de la famille » — thème choisi par le président pour cette année-là —, j’ai été invité à m’exprimer sur ce sujet lors d’un colloque présidé par Dmitri Medvedev, auquel ont participé de nombreux députés et gouverneurs. D’autres colloques ont suivi, au cours desquels je me suis toujours présenté en tant que patriote français et catholique traditionaliste. À chaque fois, j’ai reçu un accueil très positif de la part de l’assistance.

Cette démarche nous est certainement facilitée par la volonté du gouvernement d’ouvrir la Russie aux étrangers souhaitant s’y installer, et en particulier aux familles nombreuses et traditionnelles.

La Russie s’inscrit donc dans une dynamique d’immigration des valeurs, appelant ceux qui partagent les siennes à venir s’y installer. Nous avons une formidable opportunité, grâce à notre réseau au sein de la sphère politique, de faire comprendre que les familles catholiques sont prêtes à s’installer, mais qu’elles ont besoin d’un véritable lieu de culte, et nous travaillons à la mise en place d’un projet concret. Imaginons que nous devions nous adresser au ministère français des Cultes afin d’obtenir des églises en France pour nous, les fidèles : nous devrions supporter l’hostilité des « élites » anti-françaises envers les catholiques. En Russie, cette hostilité n’existe pas.

5/ Nous venons de parler de l’accueil des catholiques. Si l’on en vient à présent à la nation, les Français sont-ils en général bien accueillis dans ce pays ?

Depuis dix ans que nous vivons en Russie, nous avons toujours le même type de réaction lorsque nous disons que nous sommes français : de la gentillesse, de l’étonnement parfois sur les raisons de notre présence, un petit mot français glissé avec l’accent russe, une boutade sur ce qu’ils ont entendu à la radio concernant les derniers hauts-faits du gouvernement macronien…

Que ce soit pendant la période de la bonne entente relative entre nos deux pays, ou dans les moments les plus difficiles comme c’est le cas depuis février 2022, les Russes se sont toujours extrêmement bien comportés avec nous comme avec tous les amis français ou autres ressortissants des pays occidentaux (américains, italiens, allemands) que je connais. Ils savent faire la part des choses et comprennent que les décisions politiques prises par les pays occidentaux sont l’œuvre « d’une caste politique » et non celle des peuples. Les Russes ont même un attachement particulier à la France. Du chauffeur de taxi jusqu’aux personnalités politiques les plus en vues, en passant par le monde du business et du clergé, tout le monde en Russie aime notre pays. Ils aiment sa culture, sa littérature, son architecture, sa gastronomie, et même son cinéma.

Et si la Russie est historiquement un pont entre l’Europe et l’Asie, son principal tropisme a toujours été celui de l’Europe en général et de la France en particulier. La décision de se tourner vers l’Asie ces dernières années, est fortement contrainte par un Occident qui lui a tourné le dos et lui a imposé des milliers de sanctions.

Les Russes auraient au contraire voulu que les relations avec la France et l’Europe fussent meilleures. Je me souviens très bien de la réaction de tristesse de nombre de mes amis lorsqu’ils prirent conscience que les « élites » européennes n’étaient en réalité pas en guerre uniquement contre le gouvernement russe, mais contre le peuple Russe lui-même, sa culture, ses traditions et sa civilisation.

5/ Comment caractériseriez-vous l’état d’esprit slave ?

Comparé au Français, le Slave est plus calme, moins expressif et moins explosif. Gentil, généreux et respectueux, il n’est ni agressif ni moqueur. C’est une force tranquille. L’image de l’ours lui va bien, car même s’il est calme la plupart du temps, quand il se met en colère, ce n’est jamais pour rien.

Alors que le Français est un coq, prêt à bomber le torse, à se mettre en avant, à s’exposer au danger et à se plaindre bruyamment des problèmes jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée, le Russe pèse le pour et le contre, examine les options et s’adapte. Sa capacité d’adaptation et sa résilience sont remarquables et constituent probablement ses plus grandes qualités.

L’inconvénient, cependant, est que les Russes sont plus sensibles, influençables et malléables face aux circonstances. Ils sont généralement moins ponctuels, mais plus disposés à accepter les imprévus de la vie, y compris les forces majeures qui échappent à leur contrôle (la météo, l’économie, la politique, etc.). « Nou chto dilat ! » (Mais que faire !) disent-ils avec une touche de fatalisme lorsqu’ils sont confrontés à une situation qu’ils ne peuvent contrôler.

Mais le Slave est avant tout un homme de cœur. Il est intuitif, mélancolique et plus sentimental. Bon stratège, il peut parfois être un peu désorganisé, mais malgré tout, il arrive toujours à ses fins.

À ce sujet, je me souviens d’une anecdote amusante tirée d’une discussion que j’ai eue avec un ancien député russe après un forum en Crimée qui avait été un peu, disons… difficile à organiser. Quand je lui ai dit en plaisantant que je ne comprenais pas comment la Russie avait réussi à vaincre les armées les plus puissantes de leur époque, celles de Napoléon et d’Hitler, avec une telle organisation, il m’a répondu avec un large sourire : « Comment voulez-vous que les armées ennemies anticipent nos actions et planifient en conséquence, alors que nous-mêmes ne savons pas ce que nous allons faire demain ? Cet échange était évidemment une plaisanterie. D’autant plus qu’en matière militaire, les Russes savent planifier et anticiper à l’extrême. Mais cela montre aussi que les Russes ont une grande capacité à rire d’eux-mêmes.

Et c’est ce caractère, combiné à son environnement difficile, qui rend le Slave capable de grandes choses, souvent improbables et inattendues. C’est un homme qui s’adapte aux extrêmes, à l’improbable, une adaptabilité qui semble congénitale chez lui.

D’autre part, le Russe partage avec le Français le même goût pour la science et l’analyse, la même ouverture d’esprit sur le monde, le même sens de l’humour, la même générosité et la même mystique.

Et c’est pour toutes ces raisons, et peut-être d’autres encore, que les Slaves et les Latins ne rencontrent aucune difficulté à se comprendre et à s’apprécier mutuellement.

7/ La religion a-t-elle une place importante dans la vie des Russes ? 

Certainement, un rôle clé ! Mais peut-être pas exactement comme l’imagine un Français…

Pour un Russe, la religion fait partie intégrante de son identité profonde. C’est le point fondamental à partir duquel se construit la relation du Russe avec l’orthodoxie. Car le Russe se sent orthodoxe, tout comme le Français se sent attaché à sa terre, à son sol ou à son histoire. Orthodoxe, parce que né russe de sang, l’orthodoxie fait partie de son « identité russe ».

Cela ne les empêche pas, bien sûr, d’être de fervents pratiquants. Mais dans sa vie réelle, on imagine facilement ce que cela implique en plus, car une religion identitaire s’exprime aussi à travers la culture : respect des icônes, dons occasionnels pour les églises à restaurer, bougies allumées à diverses occasions, notamment lors des épreuves de la vie (examens, crise économique, perte d’un être cher, etc.).

Le Russe sait d’où il vient, et la christianisation qui imprègne sa culture se retrouve même dans sa langue. « Dieu nous en préserve », dit-il lorsqu’il veut éviter un avenir indésirable… Son « merci » (Spassibo) signifie « que Dieu vous sauve ».

Le meilleur exemple de la pénétration culturelle des coutumes religieuses se trouve à Pâques. Il suffit de dire « Christ est ressuscité » à n’importe quel Russe après Pâques, du pilier de l’église à l’inconnu dans la rue, en passant par les bureaux de n’importe quelle entreprise, pour qu’il réponde instinctivement : « Il est vraiment ressuscité ».

Partout, des œufs géants décorent les espaces publics, ornés d’un magnifique « Christ est ressuscité », et des publicités vantent parfois la radio « Вера » (foi).

Avant cela, pendant le carême, les supermarchés et les restaurants rivalisent pour proposer des menus et des produits compatibles avec le jeûne. C’est-à-dire des repas sans viande, sans œufs, sans fromage et sans alcool.

Les exemples sont trop nombreux, mais il n’est pas rare de voir d’énormes affiches annonçant l’arrivée d’une relique ou d’une icône dans une église de Moscou, afin que les gens puissent venir rendre hommage. Les églises poussent également comme des champignons et les manuels d’histoire rendent hommage à de grandes figures historiques orthodoxes telles que Nicolas II. Il est difficile d’imaginer Louis XVI être loué dans un manuel d’histoire officiel français…

En conclusion, les Russes trouvent la religion si intimement liée à leur identité qu’ils l’associent rapidement à l’histoire et à la politique de leur pays, comme le montrent les nombreux hommes d’État canonisés (Nicolas II, Alexandre Nevski, l’amiral Ouchakov)… Ces canonisations patriotiques cimentent la grande association « religion-identité-patriotisme », qui est devenue évidente pour la majorité des Russes. Quant au président Vladimir Poutine, il ne manque pas de renforcer ce triptyque. Après son investiture, au cours de laquelle il a juré sur la Constitution de servir et de protéger son pays, il s’est rendu avec le patriarche Kirill à la cathédrale de l’Annonciation du Kremlin pour y dire une prière de remerciement. Pour nous, Français, habitués à des pratiques fort différentes, imaginer, à ce niveau de pouvoir, la prière dans une église demeure un doux rêve qui ne risque pas de se réaliser de sitôt…

Fabrice Sorlin

STRATPOL

One thought on “Témoignage d’un français en Russie (2ème partie)

  • Bravo pour cet article d’un témoignage d’un français en Russie. Ça fait chaud au coeur qu’à Moscou on accepte les catholiques tradis! Je suis moi-même traditionaliste et j’ai vécu les années de persécution dans les années 70 et 80. Maintenant, ça va beaucoup mieux! Ma paroisse compte près de 1000 fidèles dont beaucoup de jeunes familles.
    Xavier, vous avez tout mon soutien pour ce que vous faites et ce qui vous incombe. Je fais de temps en tant des petites prières pour que Dieu vous accorde le courage de passer à travers les embûches.
    PS. J’aimerais savoir pourquoi je ne peux pas écrire de commentaires sur le compte Telegram?

    Que Dieu vous protège!

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