ArméesArticleConflict StudiesEtats-UnisEuropeGéopolitiqueRédacteursRelations InternationalesRussieUkraine

Rapport de situation Décembre 2025 – 2 sur 3 Ukraine

Suite de l’analyse de notre expert militaire :

Une position diplomatico-politique maintenue malgré les faits

La gouvernance kiévienne aurait dû être lourdement impactée par la révélation de la corruption globale de cet état failli1 : départ de Yermak (suite au « Mindichgate »), enquêtes NABU, implication d’un président maintenu sans mandat, disparition de sommes reçues des États occidentaux (« coulage » des armements livrés, pseudo production d’armes comme le Flamingo, détournement des fonds pour les transports ferroviaires ukrainiens…). Or, les enquêtes du NABU2 étant sous direction du FBI, ont produit l’effet souhaité par Washington qui semble dès lors maintenir un vassal désormais sous contrôle ; de même, les pays européens, France et Royaume Uni -hors UE mais dans la « coalition des volontaires »- en tête, ont maintenu leur soutien politique et économique à Volodymir Zelinsky, en multipliant invitations, sommets et réunion et emprunts (90 milliards d’euros alloués par la Commission européenne pour l’armement de l’Ukraine, en janvier 2025). La politique états-unienne de « négociation » a donc rempli les objectifs de Washington de contrôle de l’Ukraine kiévienne et de l’UE et peut maintenant s’orienter vers une pression accrue sur la Russie. Cet objectif partagé par Démocrates, Neocons et Républicains du MAGA, a seulement été camouflé temporairement sous « l’esprit d’Anchorage ». Il apparaît donc que la classe politique kiévienne est sauvée et maintenue par la diplomatie occidentale.3

Par ailleurs, le pouvoir russe semble toujours se refuser à s’attaquer directement et symétriquement à Direction ukrainienne, y compris après l’assassinat d’un général chargé de la préparation opérationnelle en plein Moscou, les frappes de 91 drones sur une résidence présidentielle à Valdaï et celle ayant tué des civils fêtant le nouvel an, dont des enfants, dans la région de Kherson.

Maintenu à bout de bras économiquement4 et diplomatiquement, le régime kiévien peut donc penser à mobiliser davantage (on parle de deux millions de conscrits à venir) et à amplifier ses actions indirectes (drones navals en Mer Noire, Méditerranée, Caspienne) et directes (contre-offensive à Kupyansk, raids de drones sur les infrastructures énergétiques russes, sabotages et assassinat dans les villes russes, coopération avec des entités terroristes islamiques implantées en Russie ou dans son étranger proche ou chez ses alliés5). La situation permet même de proposer des élections, car une relève acquise aux volontés occidentales est d’ores et déjà disponible, tel l’ancien Chef d’état major Zalujny, en réserve comme ambassadeur à Londres, ou le maire de Kiev, dauphin des intérêts allemands. Cela permet même de résorber les dissensions entre apparatchiks kiéviens6 : Des affrontements armés entre personnels du GUR et de l’Armée à Kuncha Zaspa7 ont illustré l’affaiblissement du CEM Sirsky. Pour remplacer Yermak comme chef du cabinet présidentiel, la désignation de Kyrilo Budanov, chef du GUR (ancien du groupe 13 du GUR, en lien avec le MI6 mais aussi formé par la CIA) témoigne de ce que le régime de Kiev se sentant toujours fortement épaulé propose des plans de paix irréalistes ou dilatoires, permettant de relancer plus tard des hostilités seulement gelées. A cet égard, la question territoriale posée est en réalité celle des populations, puisque les solutions fédéralistes ou confédérales proposées par la Russie au Donbass dans le Traité de 1997 et dans les accords de Minsk8 sont désormais caduques9. Une Russie immense, richement dotée en ressources naturelles, qui connaît un problème de développement intérieur et de bascule vers le Nord et l’Est, ne souhaite pas absorber davantage de territoires mais résoudre la difficulté posée par la situation géographique d’un pays « pointé vers la Russie », comme plate-forme militarisée et idéologisée par l’Occident collectif.10 Or, si le soutien à la guerre s’est érodé en Ukraine (72% en 2024, 63% en 2025) il reste encore fort (pour autant que les opinions soient libres dans un sondage réalisé dans un État à fort contrôle interne pour dire le moins). La position de plus en plus hostile à la Russie de Washington laisse penser qu’un effondrement massif du moral n’est pas encore à l’ordre du jour en Ukraine.

Au delà des pseudo « amitiés » personnelles11 et des modalités médiatiques et diplomatiques apparentes, la politique de Washington n’a en réalité pas changé quant au fond à l’encontre de Moscou, qu’il s’agit d’affaiblir et contrôler via le proxy ukrainien afin de favoriser une politique de puissance ciblant in fine la République populaire de Chine, mais passant par une action concentrique sur ses alliés. 79% des Etats-uniens sondés considèrent la Russie comme un adversaire (74% au sein du mouvement MAGA, ce que le président Trump ne peut négliger) et la continuation des livraisons d’armes à Kiev reçoit 64% d’approbation dans l’opinion US. On pourrait imaginer que l’hybris actuel de Donald Trump en politique internationale trouve ses racines dans la certitude d’avoir été élu par Dieu en étant miraculeusement sauvé d’un attentat.

Une situation militaire contenue, dans un équilibre précaire

Les ZSU ne sont pas en mesure de repousser l’armée russe, ni même pour le moment de lancer des offensives comme celle de 2022 (réussie), 2023 (incapable de percer la ligne Surovikine) ou 2024 (finalement chassée de la région de Kursk). Cependant la réserve biologique, durement atteinte, permet encore un processus de mobilisation (passage de 25 a 18 ans, recours aux femmes). Le mécanisme de mise sur pied des unités a évolué, en passant à l’échelon corps d’armée et en stoppant la création de nouvelles brigades sans cohésion, au profit d’un renforcement des existantes et de l’exploitation de forces de second rang employées sans ménagement. Le processus d’autoconsommation par cannibalisation des soutiens, signe précurseur d’un effondrement certain en empêchant la génération de forces, n’a pas été poussé à son terme. Kiev conserve la capacité de créer, équiper et déplacer des réserves. Cela permet une résistance organisée du front, même si celui-ci se rétracte inexorablement sans s’effondrer globalement (quoique certains signes de panique croissante ont été observés localement). Les lignes fortifiées et les môles urbains ont été progressivement réduits aux seules Slavayansk-Kramatorsk mais à un prix sans doute élevé pour l’armée russe.12

Malgré la perte de supériorité dans le domaine des drones par Kiev, ceux-ci restent suffisamment nombreux et efficaces pour dissuader toute concentration russe nécessaire à une action en force de grande ampleur. La stratégie russe doit donc persister dans le « grignotage» qui permet une libération progressive des régions nouvellement russes et consacre la supériorité de Moscou. Mais il n’est plus évident que la montre soit désormais encore favorable à Moscou. Les états-majors du II et du IIIème Reich, obligés par la situation stratégique allemande, avaient initialement cherché une victoire tactique rapide et basée sur la manœuvre pour atteindre leurs buts stratégiques.13 C’est la même réflexion, basée sur les mêmes limitations, qui avait conduit la France de 1917 à un choix opérationnel inverse (« je les grignote ») en « attendant les chars et les Américains » après les échecs offensifs. Le Genshtab russe, dans une situation assez comparable après l’échec de 2022, avait rétabli la situation et orienté le conflit vers les14 mêmes principes d’attrition dans une guerre de haute intensité. Or cette stratégie, efficace, reste insuffisante pour l’emporter, pour les motifs suivants :

  1. Moscou n’attend pas une aide extérieure massive
  2. Kiev ne souffre pas d’un second front mais bénéficie au contraire d’un adossement à une frontière Ouest sûre
  3. Ce couloir logistique sert de corridor d’approvisionnement compensant ses pertes et les incapacités de production locales.
  4. Le choix de l’attrition biologique (plus difficile à compenser que la perte matérielle dés lors que des industries alliées y suppléent) avait été celui du IIIème Reich génocidaire mais Moscou s’y refuse, pour des considérations éthiques, politiques et sociales, tant pour l’ennemi que pour ses propres troupes qui ne peuvent donc déclencher des actions massives pour opérer la bascule.

La politique suivie de reprise progressive par encerclements progressifs a donc porté ses fruits à coût relativement maîtrisé pour l’armée fédérale russe ; mais elle a aussi permis à Kiev de négocier du temps contre de l’espace, d’espérer user la machine russe et surtout de permettre aux actions occidentales contre l’économie ennemie de fonctionner. Il semble que nous soyons à un point d’équilibre voire un tournant au terme duquel la tactique russe sur le front est menacée par la situation de ses arrières15. C’est une stratégie explorée par la RAND corporation en 2019, déjà envisagée par un rapport de la CIA de 1957 contre l’URSS et le projet britannique ALCHEMY de 2022. Cette vision a des racines historiques anciennes dans l’art anglo-saxon de la guerre. Kiev est dans la situation de Londres en 1942, bénéficiant de l’entrée en guerre effective des USA et de la résistance solide de l’URSS, fixant les ressources de la Wehrmacht nécessaires à s’opposer à la création d’un second front.16 Pour durer, Les ZSU ont renoncé à leurs actions offensives de diversion ou de menace sur la Crimée, mais s’avèrent toujours capables de soutenir un assaut de plus d’un mois à Kupyansk. Elles recourent à technique d’infiltration créée par les Russes, qui permet de parer la menace aérienne17 mais pose le problème de l’exploitation et du maintien dans les aires urbaines conquises. Plus que les opérations terrestres, Kiev assure une capacité de nuisance dans la philosophie britannique de 1941 : frappes à distance par missiles occidentaux et surtout drones à long rayon d’action ou pilotés par des personnels infiltrés dans la société russe18 ou par drones navals ; pression sur le potentiel militaro-industriel et énergétique russe. ; recours aux actions clandestines (dispersion de pièges explosifs sur la voie publique, assassinat de responsables, attaques de résidence présidentielle russe, attaque par drones incendiaires de civils fêtant le Nouvel An…). Ces actions bénéficient de l’appui et même du soutien des armées occidentales (soutien ISR maintenu, arraisonnement de navires…).

Au bilan

En résumé, Kiev survit militairement et comme État, grâce à l’intervention occidentale. Or, on peut considérer que la crise en Ukraine prend un caractère de plus en plus internationalisé, avec un engagement accru de l’UE (« coalition des volontaires » montée pour parer la contestation interne croissante dans l’Union), la persistance de l’attitude belliciste de l’OTAN, mais surtout le poids considérable des USA qui assument leur volonté de maintien de leur hégémonie ; si Washington se garde toujours d’une confrontation ayant des possibles conséquences nucléaires, il joue sur toute la gamme des actions en deçà de ce seuil, de manière de plus en plus assumée. Ainsi, les alliés de la Russie tombent-ils, ses navires et sa capacité de navigation sont directement atteints et son économie est ouvertement visée. Dans ce contexte, les combats en Ukraine apparaissent presque secondaires. Cette vision semble avoir dominé la pensée du président russe, s’efforçant à une SVO « à l’économie » afin de ne pas affecter la société russe, pari qui ne semble plus en mesure d’être tenu, ce qui sauve Kiev.

Ce constat va amener des choix russes drastiques, qui auront des conséquences profondes et durables pour Kiev mais aussi pour le reste du monde et a minima l’Europe.


Notes :

1. Un sondage de l’agence (ukrainienne) Interfax Ukraine de novembre 2025 révèle que 81% des sondés considèrent la corruption comme le problème numéro Un du pays, avant les bombardements russes ( 63%) , la mobilisation (51%)et la pauvreté (48%)

2. Національне Антикорупційне Бюро України, bureau national anticorruption fondé en 2015

3. Exigence nécessaire pour maintenir une tête de pont antirusse et maintenir un État intégré à la sphère occidentale, diplomatiquement, militairement, économiquement et idéologiquement. Cela s’oppose directement aux buts de guerre fixés par le président russe à la SVO, démilitarisation et « dénazification »

4. Le budget kiévien est assuré par les Européens qui auront également à assumer 800 milliards d’Euros de frais de reconstruction lors de l’intégration dans l’UE, selon l’estimation de Orban Viktor, les USA réservant à BlackRock la moitié des sommes verses d’après Seymour Hersch, selon un schéma mis en place par Dick Cheney au profit d’Halliburton en Irak. Lequel évoque d’ailleurs la réalité (« prédation généreuse ») du financement du plan Marshall en Europe en 1947. Les entreprises US concernées sont BlackRock, Vanguard group, Bank of America, State Street Corp, Goldman Sachs,Rothschild, Mc Kinsey Monsanto avec des relais connus au sein de l’UE

5. Cf. attentats de masse au Crocus hall, implication de Kiev dans la conquête de Damas par le Hayat tahir al Sham, combats en région subsaharienne avec le CSP (Cadre stratégique permanent) contre l ‘Afrika Corps russe et les régimes alliés, unité TYMUR du GUR au Soudan

6. L’organisation de l’État kiévien appelle fortement la division du IIIème Reich en sphères d’influence concurrentes, dans une logique maffieuse, encouragée par le Führer dans l’esprit divide ut impere). Sous couvert de lutte patriotique des oligarques ont été emprisonnés, le SBU purgé, les milices extrémistes intégrées à l’armée sans grand succès.

7. Malgré des réorganisation de l’Ordre de bataille kiévien en vue de limiter le poids des forces territoriales et des unités politiques comme Azov, ces dernières conservent un pouvoir de menace sur le régime, écartelé entre État major général, SBU, GUR…

8. La question de la Crimée se posait en d’autres termes puisque la péninsule n’a jamais réellement fait partie de l’Ukraine organique, après sa conquête sur l’empire turc.

9. Vladimir Jirinovsky , qui a produit des analyses prophétiques sur la situation internationale de la Russie , considérait que la Transcarpatie, la région de Lvov, de Ternopol d’Ivano-frankisk, la Volhynie et Rivne étaient les seules authentiquement et historiquement non rattachables à la Russie en Ukraine, excluant donc l’Est et le Sud, Novorossia et petite Russie.

10. Selon la vision, souvent rappelée ici, des géopoliticiens et stratèges états-uniens afin de casser la dynamique impériale et civilisationnelle russe et la connexion eurasiatique entre l’Europe et Moscou.

11. Outre des analystes crypto-psychanalytiques et des commentaires puérils sur l’amitié du président Trump à l’égard du président Poutine, on notera que l’ancien président Biden et le président Zelensky étaient en mauvais termes personnels ce qui n’a pas infléchi la politique US. Pas davantage que les commentaires cordiaux de l’ancien président Georges W Bush à l’égard du président russe en plein combat commun contre le terrorisme

12. Les pertes sont un secret d’Etat, mais on peut extrapoler d’une déclaration du ministre Belusov sur le renouvellement des contractuels, volontaires et rappelés, la perte de 400 000 hommes depuis 2022, chiffre totalisant morts, blessés, prisonniers et fins de contrat depuis 2022. Moscou affirme de Kiev a perdu 1,5 millions d’hommes tués, blessés et prisonniers et que 30 000 soldats désertent les ZSU mensuellement.

13. C’est le fondement du concept de Blitzkrieg, pour compenser le risque de second front dû à la position centrale de l’Allemagne et à son insuffisance démographique et économique pour soutenir une guerre globale et dans la durée face à ses adversaires ; cette doctrine a été efficiente face à des Etats surpris et sans profondeur stratégique mais s est avéré insuffisante face à l’immensité russe, à la mobilisation de tout le pays et à la puissance économique anglosaxonne, qui a transformé une guerre continentale à la mesure du Reich en conflit mondial dans lequel il a été progressivement étouffé.

14. Le peuple ukrainien continue à être considéré globalement comme des « petits russes » égarés, la démographie russe n’est pas favorable aux ponctions, l’hostilité de l’Ouest impose de conserver une importante réserve militaire et les conditions médiatico-philosophiques du XIXème siècle rejettent un emploi totalement décomplexé et avoué d’une force brute illimitée, au moins pour les Etats avancés. L’exemple historique de l’invasion et du martyr de l’URSS interdit que la Russie ne recourt ouvertement et systématiquement aux mêmes méthodes que l’envahisseur fasciste en son temps. Enfin, le retour à l’orthodoxie s’oppose également à des options que les Soviétiques avaient moins de scrupules à appliquer dans leur cadre moral propre.

15. Contexte qui rappelle les malheurs des armées tsaristes préparant les événements de 1917, schéma qui pourrait être celui sur lequel tablent les USA en Russie actuelle

16. D’abord indirect avec le débarquement en Afrique et en Sicile, puis directe avec les débarquements de Normandie et de Provence, associés à l’opération Bagration qui a détruit le front centre allemand à l’Est.

17. Les drones , dont les modalités de fabrication ne requièrent pas un socle industriel lourd et vulnérable, restent omniprésents et de performances accrues dans les deux camps, l’emploi de FAB par l’aviation compensent la vulnérabilité de l’artillerie en apportant une puissance d’écrasement ponctuel inégalée et les missiles offrent le même rendement sur des cibles à haute valeur ajoutée.

18. Comme pour atteindre la flotte aérienne stratégique à l’instar des procédés mis en œuvre par Israël contre l’Iran

Olivier CHAMBRIN

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.