Histoire du pétrole français
À travers une série d’articles consacrés à l’explication et à la vulgarisation du secteur électrique français, j’ai cherché à transmettre aux lecteurs des connaissances techniques et, plus largement, des éléments de réflexion sur ce secteur stratégique qu’est l’énergie. L’ensemble de ces articles est accessible sur cette page.
Aujourd’hui, je délaisse l’approche technique pour aborder directement la dimension historique et politique des transformations statutaires des entreprises énergétiques françaises. En premier lieu, nous allons aborder le cas de la CFP devenu Total, puis Totalenergies. Cette histoire est importante car elle est parfaitement alignée à l’actualité récente au Vénézuela: la dépendance aux ressources pétrolières et à la géostratégie des marchés financiers notamment américains.
Total et les enjeux géopolitiques du pétrole : une histoire d’indépendance compromise
L’histoire de Total, géant pétrolier français, illustre parfaitement les complexités géopolitiques qui entourent l’industrie énergétique mondiale. Depuis sa création au lendemain de la Première Guerre mondiale jusqu’aux défis contemporains, cette entreprise incarne les tensions entre souveraineté nationale et influence des puissances anglo-saxonnes dans le secteur stratégique des hydrocarbures. Cette analyse retrace l’évolution tumultueuse de Total, de ses origines en tant que Compagnie Française des Pétroles (CFP) jusqu’à sa forme actuelle, en passant par sa rivalité historique avec Elf et les circonstances controversées entourant la disparition de ses dirigeants.
1. Les origines de la CFP : Naissance d’un géant dans l’ombre de la grande guerre (1918-1924)
La création de la Compagnie Française des Pétroles (CFP) en 1924 s’inscrit dans un contexte géopolitique crucial. La Première Guerre mondiale (1914-1918) avait démontré de manière éclatante l’importance stratégique du pétrole pour les opérations militaires modernes. L’émergence des chars d’assaut, développés notamment par les Britanniques avec le Mark I en 1916, et l’essor de l’aviation militaire avec des appareils comme le Sopwith Camel ou le Fokker Dr.I, avaient révolutionné l’art de la guerre.
Le maréchal Foch, commandant suprême des forces alliées, avait d’ailleurs déclaré : “Une goutte de pétrole vaut une goutte de sang de nos soldats.” Cette prise de conscience explique pourquoi les puissances européennes, la France en tête, cherchaient désespérément à sécuriser leurs approvisionnements énergétiques.
La conférence de San Remo, qui s’est tenue du 19 au 26 avril 1920, marqua un tournant décisif dans la redistribution des richesses pétrolières du Moyen-Orient. Cette conférence, initialement centrée sur le démantèlement de l’Empire ottoman, aboutit aux accords de San Remo signés le 24 avril 1920. Ces accords prévoyaient notamment la création de mandats britanniques et français sur les territoires anciennement ottomans (Fig 1) , ainsi que la redistribution des participations pétrolières au Moyen-Orient.

Les accords de San Remo prévoyaient que les 25% de participation de la Deutsche Bank dans la Turkish Petroleum Company (TPC), mis sous scellés pendant la guerre, seraient transférés à la France au titre des réparations de guerre. Cependant, il fallut attendre la création de la CFP en mars 1924 pour que cette attribution devienne effective. Cette attribution représentait bien plus qu’une simple compensation financière : elle constituait le premier pas de la France vers l’indépendance énergétique.
Dès sa création, la CFP se heurtait à l’hostilité des puissances anglo-saxonnes. Les « Sept Sœurs », terme désignant les sept compagnies pétrolières qui dominaient l’industrie mondiale (Standard Oil of New Jersey, Royal Dutch Shell, Anglo-Persian Oil Company, Standard Oil of New York, Standard Oil of California, Texaco et Gulf Oil), voyaient d’un mauvais œil l’émergence d’un concurrent français, qui viendrait concurrencer le monopole anglo-saxon:
L’Accord de la Ligne Rouge (Fig 2), signé le 31 juillet 1928, illustre parfaitement cette mainmise anglo-saxonne. Cet accord stipulait que les membres de la TPC ne pouvaient pas opérer individuellement dans l’ancien Empire ottoman, délimité par une ligne rouge tracée sur la carte. La France se trouvait ainsi contrainte dans ses ambitions d’expansion au Moyen-Orient.

2. L’Émergence d’une marque : Total et la stratégie de différenciation (1954-1960)
En 1954, la CFP lance sa marque commerciale “Total”, accompagnée de son logo distinctif représentant un losange aux couleurs vives. Cette initiative marketing s’inscrivait dans une stratégie de différenciation face aux marques anglo-saxonnes déjà bien établies comme Shell (créée en 1907) ou Esso (1926).
Le choix du nom “Total” n’était pas anodin : il véhiculait une image de compétence globale et de service complet, en opposition aux spécialisations sectorielles de certains concurrents. Cette stratégie de branding s’avérera particulièrement efficace, puisque la marque Total deviendra l’une des plus reconnaissables du secteur énergétique européen.
Durant les années 1950, Total développe ses activités sous l’œil vigilant des majors anglo-saxonnes. L’entreprise se lance dans l’exploration en Afrique du Nord, notamment en Algérie où elle découvre le gisement de Hassi Messaoud en 1956, l’un des plus importants gisements de pétrole africains.
Cette découverte, réalisée en collaboration avec la Société Nationale de Recherche et d’Exploitation des Pétroles en Algérie (SN REPAL) (Fig 3), représentait un tournant majeur. Avec des réserves estimées à plus de 6 milliards de barils, Hassi Messaoud offrait à la France une relative indépendance énergétique, du moins en théorie.

(Source: musee-pompe.fr)
3. La vision Gaulliste : L’UGP et la quête d’indépendance (1960-1967)
Le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958 marque un tournant dans la politique énergétique française. Fervent défenseur de l’indépendance nationale, de Gaulle considérait que la France ne pouvait être véritablement souveraine sans maîtriser ses approvisionnements énergétiques. C’est d’ailleurs exactement ce point qui fait que la France perd sa souveraineté actuellement, étant pieds et points liés à la politique énergétique européenne.
C’est dans cette optique qu’est créée en 1960 l’Union Générale des Pétroles (UGP), regroupement stratégique entre la SN REPAL (Société Nationale de Recherche et d’Exploitation des Pétroles en Algérie), la RAP (Régie Autonome des Pétroles) et le GEP (Groupement des Exploitants Pétroliers).
La création de l’UGP déclencha une véritable tempête médiatique. Le Figaro, dans son édition du 15 juin 1960, titrait : “L’UGP : une aventure coûteuse pour le contribuable français.” Paris-Presse-L’Intransigeant, dirigé par Max Corre, multipliait les éditoriaux critiques, dénonçant “l’étatisme gaulliste” et ses “dangereuses velléités d’indépendance”. Un tollé général s’est levé en France pour protester contre la création de l’UGP à l’époque, venant des « majors », des journaux (Le Figaro, Paris-Presse l’Intransigeant) ainsi que de l’opinion publique française. Le président de Shell Française, dans le Journal de Genève du 19 juillet 1960, déclare qu’« il n’y a aucune raison valable pour justifier la création de l’Union générale des pétroles ».
Cette campagne de presse révélait les liens étroits entre certains médias français et les intérêts pétroliers anglo-saxons. Les archives du Quai d’Orsay, déclassifiées en 1990, confirment l’existence de pressions diplomatiques exercées par Washington et Londres pour entraver le projet gaulliste. Il est d’ailleurs plus qu’intéressant de constater qu’en 2025, et cela depuis plus de 30 ans, toute voix s’élevant contre la construction européenne, contre le libéralisme est systématiquement décrédibilisé par exactement les mêmes puissances possédant exactement les mêmes médias. Cet alignement des médias français avec les puissances d’argent Anglo-saxonne et notamment US et RU et très questionnable. Dans une démocratie véritable ce sujet devrait être saisi à bras le corps par la puissance de l’état.

(source musee-pompe.fr)
En 1967, l’UGP franchit une étape décisive en créant la marque Elf. Le lancement a lieu dans la nuit du 27 avril 1967, lors d’une opération spectaculaire qui voit 4 500 points de vente transformer leur identité visuelle en quelques heures. Le choix du nom “Elf”, sélectionné en décembre 1965 parmi cinq finalistes (Ritm, Alzan, Elf, Elfe et Elan), s’inscrivait dans une stratégie de communication moderne.
Elf se positionnait délibérément comme le champion de l’indépendance énergétique française. Ses premières campagnes publicitaires, orchestrées par l’agence Publicis de Marcel Bleustein-Blanchet, mettaient l’accent sur les valeurs de souveraineté et d’innovation technologique française.
4. La Guerre fratricide : Total vs Elf dans les crises internationales
La crise iranienne de 1953 constitue un cas d’école des divergences stratégiques entre Total (CFP) et Elf (UGP). Lorsque Mohammad Mossadegh, Premier ministre iranien, nationalise l’Anglo-Iranian Oil Company (future BP) le 1er mai 1951, il déclenche une crise géopolitique majeure.
L’opération Ajax, orchestrée conjointement par la CIA et le MI6 britannique du 15 au 19 août 1953, aboutit au renversement de Mossadegh et à la restauration du Shah. Durant cette crise, les positions françaises se divisent : la CFP, soucieuse de ses relations avec les Anglo-Saxons, adopte une position d’attentisme, tandis que l’UGP (pas encore Elf) exprime sa sympathie pour les revendications nationalistes iraniennes.
Cette divergence illustre parfaitement la dualité de la politique pétrolière française : d’un côté, une CFP intégrée dans le système des majors internationales ; de l’autre, une UGP portant les ambitions d’indépendance gaulliste. Le lecteur curieux, pourra lire la Bande Dessinée Chronique Diplomatique à ce sujet.
Les années 1960-1970 voient s’intensifier la concurrence entre Total et Elf sur le continent africain. Elf, bénéficiant du soutien politique français, développe une stratégie agressive en Afrique francophone. L’entreprise signe des accords préférentiels avec le Gabon (1962), le Congo (1965) et le Cameroun (1967). Les trois liens précédents sont des articles de journaux et archives venant soit du Monde, les Echos et RFI. Le lecteur trouvera multitudes de renseignement sur le net et cela provenant de sources très diverses.
Ces accords, négociés dans le cadre des relations privilégiées entre la France et ses anciennes colonies, garantissaient à Elf des conditions d’exploitation avantageuses. Le système de la “Françafrique”, développé sous l’impulsion de Jacques Foccart, conseiller de de Gaulle pour les affaires africaines, constituait un atout majeur pour Elf face à ses concurrents internationaux. Ces relations privilégiées avec les pays de la Françafrique, ont été scénarisées dans le film les Prédateurs, qui traite de l’Affaire Elf.
5. L’Affaire Elf : Quand la corruption frappe l’indépendance (1994-2002)
L’affaire Elf éclate en 1994, suite à une enquête de l’ancêtre de l’Autorité des marchés financiers. Cette affaire, qui deviendra l’un des plus importants scandales politico-financiers de la Ve République, révélera un système de corruption d’une ampleur exceptionnelle. Cette affaire a été racontée dans un livre par un des intéressés, Loïk Le Floch- Prigent.
Eva Joly, magistrate franco-norvégienne née Gro Eva Farseth à Oslo le 5 décembre 1943, devient juge d’instruction au pôle financier du palais de justice de Paris en 1990. Elle se voit confier l’instruction de cette affaire complexe aux ramifications internationales.
Eva Joly instruit cette affaire avec sa collègue Laurence Vichnievsky. Les deux femmes, surnommées les “pétroleuses de la République” par leurs détracteurs, mènent une enquête minutieuse qui durera plusieurs années. Elles révèlent progressivement un système de détournements de fonds, de commissions occultes et de financement de partis politiques s’étendant de l’Afrique à l’Allemagne.
Loïk Le Floch-Prigent, PDG d’Elf de 1989 à 1993, devient rapidement une figure centrale de ce scandale. L’instruction révèle des pratiques systématiques de corruption impliquant des dirigeants politiques et économiques de premier plan.
En 1995, alors qu’elle est au coeur d’une bataille judiciaire, la société ELF continue son développement à l’international, et notamment avec l’Iran, défiant ainsi les sanctions américaines.
En 1999, dans un contexte de consolidation du secteur pétrolier mondial, Elf lance une OPA (Offre Publique d’Achat) sur Total, évaluée à 48 milliards d’euros. Cette opération, si elle avait abouti, aurait créé le quatrième groupe pétrolier mondial et réalisé enfin le rêve gaulliste d’un champion national totalement indépendant.
Cependant, l’affaire judiciaire en cours fragilise considérablement Elf. Le scandale de corruption, révélé par l’instruction d’Eva Joly, porte atteinte à la crédibilité de l’entreprise et affaiblit sa position sur les marchés financiers. Cette situation inverse complètement les rapports de force : d’acheteur potentiel, Elf devient une cible d’acquisition.
Total, dirigé par Thierry Desmarest, saisit l’opportunité et lance à son tour une OPA sur Elf. Le 5 septembre 1999, l’opération est bouclée pour 47 milliards d’euros, donnant naissance à TotalFinaElf (devenu TotalEnergies en 2021).
En 2002, épuisée par des années d’instruction dans un dossier aux enjeux considérables, Eva Joly démissionne de la magistrature française. Elle rejoint ensuite le gouvernement norvégien comme conseillère dans la lutte contre la corruption, avant de s’engager en politique française. Elle devient députée européenne en 2009 sur la liste Europe Écologie et sera candidate d’Europe Écologie Les Verts à l’élection présidentielle de 2012.
6. Christophe de Margerie : L’Homme qui défiait l’ordre établi (2007-2014)
Christophe de Margerie (Fig 5), surnommé “Big Chief” pour sa stature imposante et sa moustache caractéristique, prend la direction de Total en 2007. Diplômé de l’École Supérieure de Commerce de Paris, il gravit tous les échelons de l’entreprise depuis 1974.

(Source France 24)
De Margerie se distingue par sa vision géopolitique audacieuse et son franc-parler. Contrairement à ses prédécesseurs, il n’hésite pas à critiquer ouvertement la politique de sanctions américaines et à développer des partenariats avec des pays considérés comme “parias” par Washington.
Coïncidence ou bien volonté cachée de nuire aux sociétés pétrolières françaises, en 2006, Christophe de Margerie est mis en examen par la justice française. Tout comme pour Elf, c’est la justice française qui s’attache à faire rentrer dans le rang la société Total, qui commençait à vouloir s’affranchir des règles commerciales des Anglo saxons.
Dès 2008, de Margerie développe une stratégie ambitieuse en Russie. Il signe plusieurs accords majeurs avec Gazprom et Rosneft, notamment pour l’exploration en Sibérie orientale et dans l’Arctique. Le projet Yamal LNG, signé en 2013 avec Novatek, représente un investissement de 27 milliards de dollars.
Cette proximité avec la Russie s’accompagne d’une relation personnelle forte avec Vladimir Poutine. Les deux hommes se rencontrent régulièrement, tant lors de sommets officiels que lors de rencontres privées. De Margerie devient l’un des rares dirigeants occidentaux à maintenir le dialogue avec le Kremlin, même pendant les périodes de tension.
Parallèlement, de Margerie développe les activités de Total en Iran, malgré les sanctions américaines, en poursuivant l’essor entrepris par ELF. En 2009, l’entreprise signe un accord préliminaire pour le développement du gisement gazier de South Pars, le plus important au monde.
Cette stratégie provoque l’ire de Washington. En 2010, Total est sanctionnée par le Congrès américain et se voit interdire l’accès aux marchés publics américains. De Margerie répond en déclarant : « Nous ne sommes pas une entreprise américaine, nous n’avons pas à nous soumettre aux lois américaines. » Dans son dernier discours Christophe de Margerie appelait à une bonne entente entre l’Europe et la Russie. Encore une fois, nous ne pouvons que constater la différence d’attitude, la profondeur de vue stratégique et plus encore le courage de Mr de Margerie à défendre les intérêts de Total contre les intérêts anglo saxons, à la différence de Mr Pouyané PDG actuel qui envisage de coter à la bourse de New York TotalEnergies.
7. Morts suspectes et questions non résolues
Le 20 octobre 2014, Christophe de Margerie trouve la mort dans un accident d’avion à l’aéroport Vnoukovo de Moscou. Son Falcon 50 entre en collision avec un chasse-neige lors du décollage. Les circonstances de l’accident soulèvent des questions qui méritent d’être examinées objectivement.
L’enquête officielle conclut à un accident causé par l’état d’ébriété du conducteur du chasse-neige et des défaillances dans la gestion du trafic aérien. Cependant, plusieurs éléments troublants méritent d’être relevés : la météo était correcte, l’avion en parfait état, et de Margerie était accompagné d’un équipage expérimenté.
Le décès de de Margerie rappelle celui d’Enrico Mattei, président de l’ENI (Ente Nazionale Idrocarburi), décédé le 27 octobre 1962. Mattei, surnommé “l’homme le plus puissant d’Italie”, avait développé une stratégie similaire à celle de de Margerie, cherchant à briser l’hégémonie des majors anglo-saxonnes. Mattei avait révolutionné l’industrie pétrolière en proposant aux pays producteurs des accords plus avantageux que ceux des Sept Sœurs. Il avait notamment signé des contrats avec l’Iran, la Libye et l’Union soviétique, s’attirant l’hostilité des puissances occidentales.
Son avion Morane-Saulnier MS.760 Paris s’écrase près de Bascapè, dans la province de Pavie. L’enquête officielle conclut initialement à un accident météorologique, mais une nouvelle enquête menée en 1995 révèle la présence d’explosifs dans l’épave, confirmant la thèse de l’attentat.
Ces coïncidences soulèvent des questions légitimes sur les risques auxquels s’exposent les dirigeants qui tentent de défier l’ordre établi dans l’industrie pétrolière. Sans verser dans la théorie du complot, force est de constater que l’industrie énergétique, par les enjeux géopolitiques et financiers qu’elle représente, reste un secteur où les tensions peuvent atteindre des niveaux extrêmes.
8. Analyse du paysage médiatique et énergétique
L’analyse des médias en général, mais plus particulièrement dans le secteur énergétique révèle des défis considérables pour l’information objective. Les enjeux financiers et géopolitiques sont tels que les lignes éditoriales sont influencées par des intérêts particuliers, qu’ils soient nationaux, industriels ou financiers. C’est ainsi que l’on peut très clairement questionner l’impartialité de l’information relayée au Figaro et d’autres journaux qui n’hésitent pas à donner la faveur de l’opinion de pays étrangers.
Cette réalité ne doit pas conduire à un rejet systématique de l’information, mais à une lecture critique et diversifiée des sources. L’indépendance journalistique reste un idéal à préserver, et il serait temps que les journalistes redeviennent des journalistes comme défini par la Charte de Munich, et cessent d’être des chroniqueurs, des senseurs ou des propagandistes.
9. Total, symbole d’une souveraineté compromise
L’analyse historique de Total révèle une entreprise prise dans les contradictions de la géopolitique énergétique mondiale. Née de la volonté française de conquérir son indépendance énergétique, elle reste largement contrainte par l’architecture géopolitique dominée par les puissances anglo-saxonnes.
Malgré sa taille (cinquième compagnie pétrolière mondiale) et son chiffre d’affaires annuel de plus de 200 milliards d’euros, Total ne peut véritablement s’affranchir des contraintes imposées par Washington et Londres. Les sanctions américaines continuent de limiter ses activités en Iran et en Russie, démontrant les limites de sa souveraineté opérationnelle.
Au delà de la souveraineté opérationnelle de Total, reste la question de l’indépendance énergétique de la nation France. Comment concevoir cette indépendance voulue par De Gaulle, sachant que l’actionnariat de TotalEnergies est morcelé chez de nombreux actionnaires mondiaux.
La première version de cet article a été écrite le 31 décembre 2023. A cette époque la répartition était la suivante :
- 26,7 % du capital détenu par les actionnaires français
- 11,5 % pour le Royaume-Uni
- 16,9 % pour le reste de l’Europe
- 39,7 % pour l’Amérique du Nord
- 5,3 % pour le reste du monde
En février 2025, soit seulement 14 mois plus tard, la situation s’est considérablement dégradée pour l’actionnariat français :
- Les investisseurs américains détiennent désormais 40 % du capital de TotalEnergies
- Ils représentent 50 % des investisseurs institutionnels
- La part des investisseurs français est tombée à 15 %, contre près de 30 % il y a encore quelques années
Cette chute de l’actionnariat français est vertigineuse : une perte de 11,7 points en seulement 14 mois, soit presque autant que durant les 13 années précédentes.
Un basculement sur 15 ans s’est opéré. Entre 2010 et 2025, la structure de l’actionnariat a connu un bouleversement profond :
- La part de capital détenue par les investisseurs nord-américains a augmenté de 13,5 points (passant de 26,5% à 40%)
- La part détenue par les investisseurs français a chuté de 19 points (passant de 34% à 15%)
Avec 6,5 % du capital, l’investisseur institutionnel américain BlackRock serait ainsi le 2ème actionnaire de TotalEnergies, derrière le fonds d’épargne salariale de la compagnie géré par Amundi. À ce titre, il convient de noter qu’à la suite de l’augmentation de capital réservée aux salariés en juin 2024, la participation des salariés s’élève désormais à 8,13 % du capital.
Une américanisation accélérée
Le mouvement s’est encore accéléré avec la cotation directe de TotalEnergies à Wall Street le 8 décembre 2025. Cette décision vise à faciliter l’accès aux investisseurs américains en supprimant les ADR (American Depositary Receipts) jugés coûteux, ouvrant ainsi la voie à un afflux encore plus important de capitaux nord-américains.
À la fin du deuxième trimestre 2025, l’Amérique du Nord représentait déjà plus de 50% de l’actionnariat institutionnel de la compagnie, soit environ 38% de l’actionnariat total. Il est d’ailleurs assez intéressant de noter le relatif silence des médias français à propos de cette cotation à la bourse de Wall Street.
Une question de souveraineté énergétique
Ces chiffres posent une question fondamentale : peut-on encore parler d’indépendance énergétique nationale quand le fleuron français de l’énergie est détenu à 40% par des investisseurs nord-américains et seulement à 15% par des Français ?
L’indépendance énergétique voulue par De Gaulle reposait sur l’idée que la France devait maîtriser ses approvisionnements et ses ressources énergétiques. Or, TotalEnergies est désormais davantage une entreprise à actionnariat américain qu’une entreprise française. Les décisions stratégiques de cette compagnie, pourtant essentielle à l’approvisionnement énergétique de la France, sont de facto influencées par des intérêts qui ne sont plus majoritairement français.
Cette évolution soulève des interrogations majeures sur la capacité de la France à maintenir une véritable souveraineté énergétique dans un contexte où même ses champions nationaux échappent progressivement au contrôle de l’actionnariat français.
L’opposition de gouvernance entre Christophe de Margerie et Patrick Pouyanné est flagrante. Nous sommes en face de deux visions diamétralement opposée: souverainisme stratégique contre alignement atlantiste.
Christophe de Margerie, PDG de Total jusqu’à sa mort en 2014, incarne une certaine idée de l’indépendance énergétique française et de l’autonomie stratégique européenne. Issu de la tradition des grands corps de l’État et proche des cercles gaulliens, de Margerie défendait une vision de Total comme un acteur global mais enraciné dans la souveraineté française. Cette position se caractérisait par plusieurs éléments :
- Refus de l’extraterritorialité du droit américain : de Margerie s’est illustré par son opposition frontale aux sanctions unilatérales imposées par Washington, notamment contre l’Iran ou la Russie. Il estimait que Total ne devait obéir qu’aux lois françaises et européennes, et non à celles d’un pays tiers, fût-il allié.
- Ouverture vers les puissances non-alignées : il entretenait des relations étroites avec la Russie (notamment avec Igor Setchine et Rosneft) et l’Iran, considérant ces partenariats comme vitaux pour garantir l’approvisionnement énergétique de l’Europe, et contrebalancer l’hégémonie des majors anglo-saxonnes.
- Défense de l’industrie française : pour de Margerie, Total devait jouer un rôle central dans la diplomatie économique française, en maintenant un centre de décision à Paris, et en résistant à toute tentative de fusion/absorption ou de perte d’autonomie stratégique.
Il apparaissait ainsi comme un capitaine d’industrie souverainiste, méfiant vis-à-vis de l’alignement atlantiste promu par certaines élites politico-économiques françaises post-Maastricht.
À la mort brutale de de Margerie à Moscou en octobre 2014 (dans des circonstances encore troubles pour certains observateurs), Patrick Pouyanné, ancien haut fonctionnaire passé par le ministère de l’Industrie et proche du réseau Saint-Simon/Sciences Po, lui succède. Très rapidement, un changement de cap s’opère :
- Conformité avec les injonctions américaines : Pouyanné repositionne Total dans une posture beaucoup plus prudente vis-à-vis de Washington. Le retrait du projet South Pars en Iran en 2018, sous pression du Trésor américain après le rétablissement des sanctions, illustre cette inflexion stratégique. L’argument de la “compliance” prime désormais sur la souveraineté juridique.
- Verdissement opportuniste de la stratégie : en cohérence avec les priorités géopolitiques des États-Unis et de l’Union européenne post-Accord de Paris, Total devient TotalEnergies, en mettant en avant un virage “vert” et ESG (Environmental, Social, Governance). Cette transition énergétique, est aussi interprétée comme une forme d’alignement sur les standards occidentaux, notamment ceux des marchés financiers anglo-saxons.
- Marginalisation des relations avec la Russie : à la différence de son prédécesseur, Pouyanné opère un désengagement progressif de la Russie (notamment après 2022), au prix d’une perte d’influence stratégique, mais en conformité avec les nouvelles lignes rouges de l’OTAN.
L’opposition entre de Margerie et Pouyanné ne tient pas seulement à la géopolitique : elle reflète deux visions antithétiques du rôle d’une grande entreprise nationale dans la mondialisation :
| Aspect | Christophe de Margerie | Patrick Pouyanné |
| Vision stratégique | France puissance énergétique autonome | TotalEnergies, entreprise globale régulée par les marchés |
| Rapport aux États-Unis | Indépendance, défiance juridique | Alignement, compliance extraterritoriale |
| Relations avec Russie/Iran | Alliances stratégiques assumées (Russie, Iran) | Retrait progressif pour conformité réglementaire |
| Positionnement européen | Méfiant vis-à-vis de Bruxelles | Coopération avec l’UE, adaptation au Green Deal |
| Diplomatie économique | Bras armé de la France | Acteur multinational “neutre” et ESG-friendly |
Je laisse le lecteur faire ses recherches et se forger sa propre opinion. Il pourra néanmoins approfondir la question en naviguant sur les pages proposées dans le tableau suivant. J’ai tenté de proposer des références nombreuses, balayant un large spectre de point de vue d’analyse.
| Thème | Document/ Source | Résumé | Lien actif |
| Politique énergétique & souveraineté | Compte rendu du Comité des affaires étrangères – Assemblée nationale (2008) | Intervention de Christophe de Margerie sur la souveraineté énergétique, la stratégie de Total et les enjeux géopolitiques du pétrole | Lien Assemblée nationale |
| Vision stratégique de Total | Interview Christophe de Margerie – L’Usine Nouvelle (2008) | Analyse de sa vision de l’indépendance énergétique, des alliances internationales, et de la responsabilité des entreprises pétrolières | Lien usine nouvelle |
| Total et la diplomatie énergétique | Tribune dans Le Monde Diplomatique (2009) | prises de position publiques de Total sur les partenariats avec des États non occidentaux | Lien le monde diplomatique |
| Stratégie gazière de Total | Rapport IFPEN / Total sur les marchés du gaz (2010) | Détaille les enjeux liés au gaz russe, au GNL et aux réseaux de transport stratégiques | Lien rapport IFPEN |
| Christophe de Margerie au Sénat | Audition par la Commission des Affaires Étrangères (2013) | Discussion sur l’Iran, la Russie, le gaz de schiste et la souveraineté énergétique française | Lien Sénat |
| Dossier de presse posthume (Total) | Hommage officiel – Total (2014) | Compilation des positions stratégiques et discours de C. de Margerie | Lien Totalenergies |
| Stratégie internationale de Total | Audition de Christophe de Margerie (2008) – Assemblée nationale | Audition détaillée sur la politique énergétique française. Sont évoqués, l’Algérie, la Russie et le lobbying européen. | Lien Assemblée nationale |
| Total en Algérie | TotalEnergies – Relations avec Sonatrach | Historique des projets gaziers (Timimoun, TFT, Reggane Nord), tensions et renégociations contractuelles | Lien Totalenergies |
| Fusion Total – Elf Aquitaine | Le Monde diplomatique (2000) – “Total/Elf : la guerre pétrolière française” | Analyse des rivalités franco-françaises, jeux d’influence politique, DGSE, CNPE, et héritage gaulliste. | Lien le monde diplomatique |
| Stratégie africaine de Total & Elf | « L’Afrique, terrain de guerre énergétique » – Jean-Pierre Bat (Académie diplomatique) | Éclairage historique sur la Françafrique énergétique, la continuité entre Elf et Total, opérations occultes | Lien Academia |
| Lobbying gazier et UE | Thierry Bros – « La stratégie gazière de Total et l’Europe » | Note stratégique sur la libéralisation du marché européen et la place de Total dans les directives européennes (2000-2010) | Lien Academia |
| Note interne Elf – Documentation judiciaire | Affaire Elf – Synthèse du rapport d’instruction (1998-2001) | Notes et mémos internes révélant l’usage de commissions et réseaux d’influence sur le continent africain | Lien Libération |
| Total – Relations avec la Russie (Yamal, Novatek) | Le Monde – “Christophe de Margerie, un « vrai ami » de la Russie” | « En Russie, Total est une société russe. Quand on est en Russie, on est Russe… » | Lien Le monde |
| Total – Russie & sanctions (crise ukrainienne) | HuffPost.fr – “Christophe de Margerie, cet ‘ami’ …” | Opposé aux sanctions russes, défend les relations économiques russo-européennes | Lien Huffpost |
| Total – Activités en Iran & Birmanie (2008) | France24 (11/07/2008) | De Margerie évoque la cohérence entre projets éthiques en Birmanie et Iran (South Pars) | Lien France 24 |
| De Margerie – “Nous ne sommes pas une entreprise américaine” | Le Monde à l’Envers (nov. 2014) | « Total ne fait pas de politique… Nous ne sommes pas soumis aux lois américaines… » | Lien Le monde à l’Envers |
10. Du Venezuela à la France, même combat pour la souveraineté énergétique
L’histoire de Total n’est pas qu’une saga d’entreprise : c’est le miroir des rapports de force géopolitiques qui déterminent notre avenir énergétique. Et aujourd’hui, la crise vénézuélienne nous rappelle avec une brutalité particulière que ces enjeux n’appartiennent pas au passé.
Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole au monde (303 milliards de barils), devant l’Arabie Saoudite. Pourtant, sa production s’est effondrée de 3,5 millions de barils/jour en 1998 à moins de 700 000 en 2020, avant une légère remontée récente. Cette chute n’est pas le fruit du hasard : elle résulte d’un étranglement méthodique par les sanctions américaines, imposées unilatéralement dès 2017 et renforcées jusqu’en 2019.
La question qui se pose est donc existentielle : peut-on être souverain sans contrôler son énergie ? La France de 2026, malgré son siège au Conseil de sécurité de l’ONU et sa force de frappe nucléaire, ne maîtrise plus son fleuron pétrolier. TotalEnergies obéit désormais davantage aux injonctions des investisseurs américain qu’à celles de l’Élysée.
Le Venezuela, lui, paie le prix de sa résistance : sanctions, blocus, tentatives de coup d’État (2002, 2019), gel de ses avoirs à l’étranger (31 milliards de dollars). Mais il conserve, pour l’instant, la propriété de sa ressource stratégique.
Christophe de Margerie avait compris cette réalité. Dans son dernier discours avant sa mort, il appelait à “une bonne entente entre l’Europe et la Russie” et refusait de “se soumettre aux lois américaines”. Il savait qu’un pays sans énergie n’est qu’un protectorat en sursis.
Aujourd’hui, Patrick Pouyanné assume la cotation complète de TotalEnergies à Wall Street. Cette décision, passée presque inaperçue dans les médias français, marque l’abandon définitif de l’ambition gaulliste de l’indépendance énergétique au profit du marché. Il est FONDAMENTAL de comprendre que ce qu’il se passe avec le pétrole et Total énergies, est exactement ce qu’il se passe avec EDF/RTE et le marché européen de l’électricité. Peu à peu, la France perd son indépendance énergétique (électrique), au profit du marché européen de l’électricité.
Il reste, au demeurant, très questionnable que ces questions ne soient pas ouvertement posées dans la presse Française. Le rôle et la responsabilité des médias dans la perte de souveraineté énergétique de la France sont majeurs, car ils masquent la réalité aux citoyens français.
L’histoire nous enseigne une vérité implacable : la souveraineté énergétique ne se négocie pas, elle se conquiert et se défend. La France l’a oublié. Le combat pour l’indépendance énergétique n’est pas terminé. Il change simplement de théâtre : hier l’Algérie et l’Iran, aujourd’hui le Venezuela et la Russie, et toujours l’Iran. Mais les acteurs restent les mêmes, et les méthodes aussi. À nous de choisir notre camp : celui de la souveraineté, ou celui de la soumission confortable.
Au delà de ces considérations, il est simplement immoral que les sacrifices des générations françaises passées (1ère guerre mondiale notamment) profitent actuellement à des fonds privés au dépend de la nation France. Le sacrifice d’une génération doit profiter à la nation et non aux capitaux privés.
11 Médias et élection de 2017 : Le cas Fillon, ou comment éliminer un candidat « Pro-Russe »
L’élection présidentielle de 2017 offre un cas d’école du traitement médiatique différencié selon l’alignement atlantiste des candidats. François Fillon, donné largement favori après sa victoire à la primaire de la droite en novembre 2016, portait un programme explicitement orienté vers le “rétablissement du dialogue avec la Russie” et la levée des sanctions.
Depuis 2009, lorsqu’il était Premier ministre, Fillon entretenait des relations suivies avec Vladimir Poutine, qu’il rencontrait deux à trois fois par an. En 2013, il s’adresse à lui en disant “C’est par notre dialogue, cher Vladimir, que passera la paix” en Syrie. Durant la campagne de 2017, il défend une position gaulliste d’indépendance vis-à-vis de Washington et de dialogue avec Moscou.
En janvier 2017, en pleine ascension dans les sondages, le Canard Enchaîné révèle “l’affaire Penelope” : des emplois fictifs de l’épouse de Fillon comme assistante parlementaire. S’ensuit une campagne médiatique d’une violence inouïe, orchestrée par l’ensemble des grands médias français. Fillon est mis en examen le 14 mars 2017, en pleine campagne présidentielle, du jamais vu sous la Ve République.
Pendant ce temps, Emmanuel Macron, jeune banquier d’affaires issu de Rothschild & Cie et membre de la French-American Foundation, bénéficie d’une couverture médiatique exceptionnellement bienveillante. Le Figaro, Les Échos, L’Express, Le Point multiplient les portraits élogieux du “Mozart de la finance”, du “renouveau”, de “l’intelligence”.
Le résultat est implacable : Fillon, donné à 30% en décembre 2016, s’effondre à 20% et est éliminé au premier tour. Macron est élu président. L’année suivante, Total se retire du projet South Pars en Iran sous pression américaine, abandonnant un contrat de plusieurs milliards d’euros. La France s’aligne totalement sur les sanctions extraterritoriales de Washington.
Ce qui est troublant : François Fillon n’a rejoint les conseils d’administration de Zarubezhneft et Sibur qu’en 2021, quatre ans APRÈS l’élection. En 2017, il n’avait AUCUN lien financier avec la Russie, contrairement à ce que l’hystérie médiatique laissait entendre. Ses positions pro-russes étaient purement politiques et s’inscrivaient dans une tradition gaulliste d’indépendance nationale.
Pourtant, les médias français l’ont traité comme s’il était un “agent russe”. L’eurodéputé Raphaël Glucksmann déclare en 2022 : “François Fillon est un employé de Vladimir Poutine”, accusation proférée bien après qu’il ait effectivement rejoint ces entreprises, mais qui colore rétroactivement toute sa carrière politique. Il est d’ailleurs “révélateur” que Glucksmann désigne Monsieur Fillon comme un “employé de Poutine”, alors que lui-même incarne parfaitement l’alignement atlantiste le plus servile.
Le parcours de Raphaël Glucksmann parle de lui-même :
- Co-fondateur avec son père André en 2006 de la revue néoconservatrice “Le Meilleur des Mondes”, entièrement financée par un think-tank pro-américain
- Membre du Cercle de l’Oratoire, groupe néoconservateur français soutenant toutes les interventions militaires américaines (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie)
- Conseiller (2009-2012) de Mikheil Saakachvili, président géorgien pro-occidental aujourd’hui emprisonné pour corruption
- Marié à Eka Zgouladze, employée de la Millennium Challenge Corporation (MCC), fonds de développement américain créé par George W. Bush et le National Security Council
- Financé par la Fondation Soros (Open Society) pour son association “Études sans Frontières”
- Conseiller “gratuit” de Vitali Klitschko pendant Euromaïdan (2013-2014), pour qui “il écrit ses discours et développe ses contacts aux États-Unis”
- Président de la Commission sur l’ingérence étrangère au Parlement européen, où il dénonce systématiquement la Russie et la Chine, mais ne mentionne JAMAIS la NED (National Endowment for Democracy) ni l’USAID (United States Agency for International Development), pourtant spécialisées dans les “révolutions colorées”
Glucksmann défend TOUTES les positions géopolitiques américaines sans exception : sanctions contre la Russie, confrontation avec la Chine, soutien inconditionnel à l’Ukraine, opposition à tout dialogue avec Moscou ou Pékin. Il propose même que “la France devrait totalement entrer en économie de guerre” pour soutenir l’Ukraine.
Qu’il accuse François Fillon d’être un “employé de Poutine” pour avoir rejoint Zarubezhneft quatre ans APRÈS l’élection de 2017, alors que lui-même a littéralement travaillé pour des gouvernements étrangers pro-américains (Géorgie, Ukraine) et été financé par des fondations américaines (Soros, MCC), relève de la projection psychologique ou de la manipulation consciente.
Fillon défendait une vision de dialogue avec la Russie dans l’intérêt de la France. Glucksmann défend une vision atlantiste d’affrontement avec la Russie dans l’intérêt de Washington. Le premier a été détruit médiatiquement. Le second est porté aux nues par ces mêmes médias. De plus, on ne peut que s’interroger lorsque le même Glucksmann se retrouve en couple avec Léa Salamé, présentatrice phare de France Télévision.
La question se pose alors : l’affaire Penelope était-elle une révélation journalistique légitime ou un outil de destruction d’un candidat pas parfaitement aligné aux intérêts atlantistes ? Fillon lui-même l’affirme en 2023 : “Des ingérences étrangères, oui, j’en ai rencontré, la plupart du temps elles venaient d’un pays ami et allié qui s’appelait les États-Unis. J’ai été écouté avec le président Sarkozy pendant cinq ans par la NSA ».
Le parallèle avec Christophe de Margerie est saisissant : un homme politique défendant l’indépendance énergétique vis-à-vis de Washington est systématiquement détruit, soit physiquement (de Margerie, Mattei), soit médiatiquement (Fillon). Les méthodes changent, mais l’objectif reste identique : empêcher toute velléité d’autonomie stratégique française.
12 ENI, le Géant Italien : Quand la souveraineté énergétique reste un choix politique
Pendant que TotalEnergies s’américanise à marche forcée, l’Italie nous offre un contre-exemple saisissant avec ENI (Ente Nazionale Idrocarburi). Créée en 1953 sous la présidence d’Enrico Mattei, ENI a été privatisée en 1998, mais l’État italien conserve environ 30% du capital. Plus précisément, en 2025, cette participation publique s’élève à 31,835%, répartie entre la Cassa Depositi e Prestiti (29,751%) et le Ministère de l’Économie et des Finances (2,084%).
Comparons l’évolution sur 20 ans : Le constat est sans appel : pendant que la France liquide sa participation dans Total (-27 points pour l’État), l’Italie renforce la sienne dans ENI (+1,5 points). Cette divergence n’est pas une fatalité économique, mais bien un choix politique délibéré.

Qu’est ce qui fait que ENI représente toujours la souveraineté énergétique Italienne ? Cela provient de son ADN structurel et de l’origine de sa création par Enrico Mattei. Enrico Mattei, premier président d’ENI, a développé une stratégie focalisée sur les marchés historiques italiens (Lybie, Éthiopie) qui compromettait le monopole des principales compagnies de production de pétrole, américaines notamment, en introduisant une nouvelle formule contractuelle avec les pays producteurs. Cette formule, le fameux “fifty-fifty”, permettait aux pays producteurs de partager équitablement les profits, ce qui est une révolution à l’époque des Sept Sœurs qui imposaient des contrats léonins.
Mattei est mort dans des circonstances suspectes en 1962, son avion s’écrasant mystérieusement. Une enquête menée en 1995 révélera la présence d’explosifs dans l’épave, confirmant la thèse de l’attentat. Comme Christophe de Margerie 52 ans plus tard, Mattei avait osé défier l’ordre pétrolier anglo-saxon.
Mais contrairement à Total après de Margerie, ENI n’a jamais renoncé à l’héritage de Mattei. L’entreprise continue de traiter avec qui elle veut, quand elle veut, malgré les pressions américaines. On retrouve dans ENI les traces de l’indépendance énergétique que De Gaulle avait voulu pour ELF, et qui ont été portées par de Margerie lorsque ELF a été absorbé par Total.
Les faits parlent d’eux-mêmes. ENI maintient des relations commerciales avec des pays considérés comme “parias” par Washington :
Iran : Alors que Total s’est retiré du grand projet gazier iranien South Pars en 2018 sous pression américaine, pour lequel l’entreprise avait décroché un contrat de plusieurs milliards d’euros, ENI continue ses activités en Iran. L’entreprise italienne a certes dû ralentir certains projets, mais n’a jamais rompu complètement ses liens commerciaux.
Libye : En janvier 2023, ENI a signé un accord historique avec la compagnie nationale de pétrole libyenne NOC pour l’exploitation de deux gisements gaziers au large des côtes de Libye. Pendant ce temps, les compagnies françaises et américaines hésitent à s’engager dans ce pays considéré comme instable.
Russie : ENI est historiquement le premier client occidental de Gazprom. Même après 2022 et les sanctions liées à l’Ukraine, l’Italie a su maintenir un dialogue énergétique avec Moscou, contrairement à la France qui a coupé tous les ponts.
Algérie : ENI a accepté de payer 24,5 millions de dollars en 2020 à la SEC américaine pour des paiements controversés en Algérie, mais la justice italienne avait acquitté ENI la même année. L’entreprise a payé l’amende américaine… mais a continué ses activités en Algérie.
Cette liste démontre une chose : ENI subit les sanctions extraterritoriales américaines, mais ne s’y soumet pas totalement. L’entreprise paie parfois des amendes, mais conserve sa liberté opérationnelle.
Pourquoi ENI peut-elle résister là où Total capitule ? La réponse tient en un chiffre : 31,835%. Cette participation publique, renforcée par une “golden share” qui donne à l’État italien un droit de veto sur les décisions stratégiques, permet au gouvernement italien de protéger son champion national. Lorsque les États-Unis menacent de sanctions, l’État italien peut :
- Soutenir financièrement l’entreprise en cas de pertes liées aux sanctions
- Négocier diplomatiquement pour obtenir des exemptions
- Imposer des orientations stratégiques contraires aux intérêts américains
- Refuser des OPA hostiles ou des prises de contrôle étrangères
TotalEnergies, avec 0% de participation publique française et 40% d’actionnariat américain, ne bénéficie d’aucune de ces protections. Pire encore : ses actionnaires américains exigent la conformité aux sanctions de Washington, sous peine de désinvestissement massif.
La comparaison ENI-Total révèle deux visions diamétralement opposées de ce que doit être une compagnie pétrolière nationale :
Le Modèle Italien (ENI) :
- L’énergie est un bien stratégique qui ne peut être abandonné aux marchés
- L’État doit conserver un contrôle sur les orientations stratégiques
- L’indépendance diplomatique vaut mieux que les profits à court terme
- Les sanctions extraterritoriales sont illégitimes et doivent être contestées
Le Modèle Français (TotalEnergies) :
- L’énergie est une marchandise comme une autre
- Le marché doit dicter les décisions stratégiques
- La conformité aux règles américaines prime sur la souveraineté
- Les sanctions extraterritoriales sont acceptées comme une réalité incontournable
Il est crucial de comprendre que l’américanisation de Total n’était pas inévitable. L’exemple d’ENI le prouve formellement. Avec un chiffre d’affaires trois fois moindre (88,8 milliards € contre ~200 milliards € pour Total), ENI maintient son indépendance stratégique. La taille n’explique donc pas la soumission. Le véritable facteur explicatif est politique : l’Italie a fait le choix de conserver le contrôle de son champion énergétique, la France a fait le choix inverse.
Conclusion:
Le changement de Total s’est opéré progressivement, sous couvert de “modernisation”, de “libéralisation des marchés”, de “gouvernance ESG” et autres novlangues néolibérales. Mais fondamentalement, il s’agit d’un choix d’alignement atlantiste contre l’indépendance gaullienne. Il est triste et regrettable de constater que l’indépendance « Gaullienne » est aujourd’hui portée par une entreprise Italienne et abandonnée par le fleuron français.
Patrick Pouyanné, en assumant la cotation directe de TotalEnergies à Wall Street, ne fait que parachever un processus entamé il y a 30 ans : la transformation d’une entreprise française en une société multinationale à capitaux américains dominant, opérant depuis le sol français mais obéissant aux marchés. Christophe de Margerie, comme Enrico Mattei avant lui, avait compris qu’on ne peut pas être souverain sans maîtriser son énergie. Tous deux sont morts dans des accidents d’avion troublants. Tous deux ont été remplacés par des dirigeants beaucoup plus “raisonnables” et « atlantistes”.
Cependant une différence cruciale demeure : après Mattei, l’État italien a maintenu le cap de l’indépendance. Après de Margerie, l’État français a abandonné toute prétention à la souveraineté énergétique. N’est ce pas là, d’ailleurs l’essentiel ? La présence de l’État pour protéger les industries stratégiques françaises contre la prédation des marchés ? La France abandonne peu à peu ses industries. Dans le cas du pétrole, l’Italie a choisi un autre chemin.
Il est fondamental de comprendre que l’indépendance ne peut d’ailleurs être portée que part la volonté des dirigeants. Si au sommet de l’état se trouve des banquiers d’affaires, issus de la French-American Fundation, nul besoin d’être surpris de voir les fleurons industriels et stratégiques français passer sous contrôle étranger (et notamment USA). Sans cette volonté d’indépendance, les secteurs stratégiques se diluent naturellement dans les logiques de capitaux, d’alliances et d’intégrations internationales. L’énergie n’est alors qu’un cas parmi d’autres d’un phénomène plus large : l’effacement progressif de la capacité nationale à décider seule de ses orientations fondamentales
L’Italie a gardé son ENI. La France a perdu son Total. Un autre cap est possible. Il faut juste une volonté d’indépendance nationale et le projet clair et distinct marqué dans le projet politique. Tant que le projet politique d’un candidat est de faire l’Europe, une autre Europe, une Europe des nations, une Europe libérale, une Europe socialHistoire e, une Europe écologique… alors le projet France ne pourra exister. Si l’indépendance nationale est une préoccupation pour un électeur, Il est de sa responsabilité de voter pour un candidat dont le programme est de faire la France. Entre faire la France et faire l’Europe, il faut choisir.


