Turquie : victoire de l’Anatolie réelle


Photo : AP / Ibrahim Usta

On le disait moribond, inaccessible aux réalités, claquemuré dans son palais présidentiel aux allures de forteresse ottomane. Pourtant Tayyip Erdogan a remporté le Ier novembre 2015 une victoire éclatante.
L’AKP, (Parti de la Justice et du Développement) bondit de 9 points par rapport au dernier scrutin (40 à 49%), et retrouve la majorité absolue. Loin derrière arrivent le Parti Républicain du Peuple (CHP) 25%, le Parti d’Action Nationaliste (MHP), 11% et le Parti du Peuple Démocratique (HDP),10%.
Trois raisons expliquent ce triomphe. Tout d’abord, à la différence des dernières élections, Erdogan a pris du champ, ce qui a rassuré momentanément les plus hostiles à l’ hypertrophie présidentielle.
Par ailleurs, l’homme de la rue garde un souvenir détestable des années 90 et de son cortège de scandales sur fond d’instabilité chronique (aucun ministère de coalition n’a tenu plus d’un an et demi). Cinq mois après la dernière consultation, l’exacerbation des tensions ethniques, les incertitudes économiques ont eu raison de la patience des électeurs. Beaucoup qui avaient au mois de juin déserté l’AKP ont de nouveau plébiscité le parti islamo-conservateur, gage de stabilité.
Surtout, Erdogan a joué à fond la carte des blocs.
Geste fondateur du politique, le Président turc désigne l’ennemi. C’est « eux ou nous », d’un côté les gauchistes, les laïcards, les kurdistes, de l’autre les adeptes de la tradition, les patriotes, les dévots.Qu’il soit assimilé à l’étranger qui menace l’intégrité territoriale du pays ou à des factions coupables de saper l’Etat de l’intérieur, l’ennemi épouse la figure d’une altérité radicale qu’il est nécessaire d’extirper du corps national.
A rebours d’une humanité hors sol, Erdogan oppose le respect aux anciens, le sens de l’effort, l’attachement à la terre. Trois dates scandent ses discours: 2023, centenaire de la République et ultime clou au cercueil kémaliste, 2053, six-centième anniversaire de la prise de Constantinople, 2071, millénaire de l’arrivée des Turcs en Anatolie.
Erdogan a parfaitement saisi qu’à travers la démocratie, c’était aussi la pratique religieuse dominante, l’Islam qui s’exprimait. Que loin d’être une affaire privée, la religion témoignait d’une vision du monde, d’une morale qui ne demandait qu’à influer sur l’existence du plus grand nombre.
Sous sa bannière, l’AKP rassemble la majorité turco-sunnite tout en jetant des ponts en direction des Kurdes sensibles à la fraternité islamique.
Les trois nuances de droite (nationaliste, conservatrice, islamiste) convergent. Transfigurées dans les urnes, majorité silencieuse, majorité morale et majorité sunnite ont ciselé la nouvelle majorité électorale.
Sonnée, l’opposition est victime d’une double impasse: soit elle n’a jamais exercé le pouvoir, soit son exercice l’a démonétisé. Tout l’inverse de l’AKP qui en une décennie a triplé la richesse nationale et a hissé la Turquie au 17 eme rang des puissances émergentes.
Le recul de l’opposition est général. Le vote utile a siphonné l’ assise électorale du MHP voisine de celle l’AKP. Dans une situation impossible, le HDP s’est trouvé coincé entre le pilon de l’Etat répressif et l’enclume du PKK avec lequel il avait pris quelques distances. De confus, le discours est devenu schizophrénique. D’une part, le parti kurde reconnaît à l’Etat le droit de se défendre, de l’autre il refuse de condamner les violences terroristes. La création de zones autonomes kurdes a ajouté au chaos. Habilement, Erdogan a repoussé le HDP dans les cordes du PKK qui l’a englouti. Effrayés, les Kurdes dévots ont regagné le giron islamiste. Quant à la gauche kémaliste, éternelle opposante, elle peine une fois de plus à sortir des maximes éculées, datées de l’Entre-deux-guerre.
Désormais se pose la question de la Constitution. Pierre angulaire de la nouvelle Turquie, sa révision est en suspens. Persuadé d’assumer au nom de la volonté nationale, Milli Irade, la volonté générale, le Président turc constate qu’il lui manque les attributs de sa fonction. De son point de vue, le parlementarisme dépouille de son destin la nation sunnite qui est le peuple souverain. Surtout, il est convaincu que dans des circonstances d’exceptions, la démocratie, la majorité morale doivent être défendues par tous les moyens.

Tancrède Josseran

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