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La reconfiguration du monde – par Natacha Polony

Je vous partage un texte particulièrement intéressant, extrait d’une vidéo de madame Natacha Polony qui m’a été transmise par le général Bernard Oberto. Cette vidéo analyse les adaptations du monde, et plus particulièrement celles que pourrait mettre en œuvre la France dans le contexte actuel de profondes recompositions géopolitiques.

Son analyse met en évidence plusieurs idées majeures : le passage vers un monde multipolaire ; la marginalisation croissante de l’Europe dans les grands arbitrages internationaux ; les limites de la puissance militaire américaine lorsqu’elle ne parvient plus à produire des effets politiques durables ; le rôle central de la crise iranienne comme révélateur des mutations de la guerre contemporaine ; l’importance stratégique nouvelle des infrastructures énergétiques et des flux logistiques ; l’essoufflement de la mondialisation néolibérale ; le retour de la puissance matérielle — industrie, énergie, agriculture, ressources, technologie —  enfin, la nécessité pour la France de reconstruire une souveraineté réelle à partir de ses atouts encore considérables.

L’analyse est particulièrement stimulante lorsqu’elle montre que la puissance ne repose plus seulement sur la supériorité militaire ou financière, mais de nouveau sur des éléments matériels fondamentaux : production industrielle, énergie, infrastructures, maîtrise technologique, ressources stratégiques et contrôle des flux. Que l’on partage ou non toutes les conclusions de l’auteur, ce texte présente l’intérêt rare de proposer une vision d’ensemble cohérente du moment historique que nous traversons, en articulant géopolitique, économie réelle et souveraineté nationale. Il me semble utile de nourrir notre réflexion collective à partir de ce type d’analyse, dans une période où les équilibres internationaux connaissent des transformations profondes et rapides.

Bien cordialement,

Colonel (R) Jean-Jacques Bénomard



Pendant que Donald Trump est en Chine, pour rencontrer Xi Jinping, les ministres des Affaires étrangères des BRICS se réunissent à New Delhi pour préparer le prochain sommet des BRICS, qui se tiendra lui aussi en Inde, dans les prochains mois. Et dans les deux capitales, un même sujet domine désormais les discussions stratégiques : les conséquences économiques, politiques et géopolitiques de la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février dernier.

On évoque déjà une prochaine visite de Vladimir Poutine en Chine dans les jours qui suivent la rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump. Ces séquences diplomatiques disent quelque chose d’essentiel. La géopolitique mondiale se reconfigure sous nos yeux, les équilibres internationaux basculent, les rapports de force changent. Le centre de gravité du monde se déplace.

Dans cette recomposition historique, ni la France, ni l’Union européenne ne sont présentes aux tables où se décident les grands arbitrages du monde de demain. Nous ne participons plus réellement aux négociations structurantes de la planète. Nous nous attendons pendant que d’autres décident, puis nous subirons les conséquences de décisions prises ailleurs. C’est un fait extrêmement grave, un fait sans précédent dans l’histoire moderne de la France et de l’Europe. Car depuis des siècles, malgré les guerres, malgré les crises, malgré les rivalités entre puissances européennes, notre continent demeurait un centre organisateur du monde. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Nous sommes entrés dans un moment historique de bascule systémique de l’ordre international. Plusieurs puissances redessinent actuellement les équilibres mondiaux, et nous devons avoir le courage de regarder cette réalité en face.

L’autre fait majeur, c’est que la situation en Iran constitue une défaite stratégique considérable pour les États-Unis, une défaite d’une nature nouvelle. Il ne s’agit pas d’un revers périphérique ou limité, comme l’Afghanistan. Il s’agit d’un marqueur historique du déplacement des équilibres mondiaux. Cette réalité est désormais reconnue jusque dans certains cercles stratégiques américains eux-mêmes. Robert Kagan, l’un des principaux idéologues néoconservateurs américains, a récemment reconnu dans la revue The Atlantic que les États-Unis avaient subi une défaite stratégique majeure d’une ampleur historique.

Il faut se souvenir d’un autre avertissement. En 1997, Zbigniew Brzezinski, probablement le plus grand stratège américain de la fin du XXe siècle, écrivait dans le grand échiquier que la pire situation géopolitique imaginable pour les États-Unis serait l’émergence d’un axe Moscou-Pékin-Téhéran. À l’époque, cette hypothèse semblait improbable. Aujourd’hui, elle est devenue une réalité géopolitique. L’image des États-Unis comme puissance capable d’imposer seule sa volonté au reste du monde s’efface progressivement. Elle laisse place à celle d’une puissance qui conserve une supériorité militaire immense, mais qui ne parvient plus à transformer cette supériorité en victoire stratégique.

Cela révèle quelque chose de plus profond encore : le paradigme militaire américain lui-même semble entrer en crise. Face à un Iran infiniment moins puissant sur le papier, les États-Unis ont combattu selon des logiques héritées du XXᵉ siècle, pendant que l’Iran menait une guerre du XXIᵉ siècle : drones, missiles, missiles hypersoniques, saturation, guerre asymétrique, pression sur les flux énergétiques mondiaux. Le centre de gravité réel de cette guerre n’était pas Téhéran, il était le détroit d’Ormuz. Et cette réalité change profondément la structure du système international. Car en conservant la capacité de contrôler, ralentir ou menacer les flux énergétiques mondiaux transitant par Ormuz, l’Iran devient un acteur incontournable de l’équilibre mondial. Cette capacité donne à Téhéran un levier géopolitique direct sur les économies dépendantes du pétrole et du gaz du Golfe. Ce levier est même, à court terme, plus immédiatement efficace que l’arme nucléaire, parce qu’il agit directement sur les économies réelles, sur les prix de l’énergie, sur les chaînes logistiques, sur l’inflation mondiale, sur l’industrie, sur l’agriculture.

Et cette nouvelle réalité dépasse largement le Moyen-Orient. Déjà, en Asie, certains pays évoquent ouvertement l’idée de droits de passage stratégiques sur les grands détroits maritimes mondiaux. Cela signifie une chose très simple : la mondialisation telle qu’elle existe depuis trente ans est en train de mourir. Le principe d’une circulation fluide, sécurisée et garantie de marchandises à l’échelle planétaire par une seule puissance dominante est remis en cause. Et malgré 37 jours de bombardements intensifs, malgré l’engagement israélien, malgré l’écrasante supériorité militaire américaine, l’Iran n’a ni capitulé ni reculé. Mais le régime iranien s’est même renforcé intérieurement par un puissant effet de ralliement national.

Cette réalité invalide une doctrine entière, celle selon laquelle les puissances occidentales pourraient encore imposer durablement sa volonté par les seules supériorités militaires. Les alternatives apparaissent désormais extrêmement limitées. Le blocus économique se heurte à ce que la Russie a démontré depuis plusieurs années : les limites historiques des sanctions occidentales. Jamais un pays n’avait subi un tel niveau de sanctions. Et pourtant, l’économie russe n’a pas été mise à genoux. La reprise de la guerre, elle comporte un risque systémique colossal. L’Iran a clairement annoncé qu’en cas d’escalade majeure, les infrastructures énergétiques du Golfe deviendraient des cibles. Et chacun sait désormais qu’il possède les moyens de provoquer des destructions durables dans cette région essentielle au fonctionnement de l’économie mondiale. Les conséquences seraient immenses. Explosion des prix de l’énergie, inflation mondiale, crise industrielle, pénurie, crise agricole liée aux prix des intrants et des engrais. Ou sinon une dépression mondiale majeure. C’est cette réalité qui explique les hésitations et reculades de Donald Trump malgré sa rhétorique martiale. Dans les faits, les États-Unis ont été contraints d’accepter un cessez-le-feu sans obtenir de concessions stratégiques iraniennes fondamentales. La situation ressemble désormais à une forme de quasi-échec et mat stratégique. Car les options restantes sont toutes extrêmement coûteuses : soit une guerre totale impliquant invasion et occupation, soit un retrait qui entérine un recul historique de la puissance américaine. Et pendant ce temps, le monde change. Les États du Golfe eux-mêmes devront progressivement composer avec cette nouvelle réalité, négocier avec Téhéran. Les puissances dépendantes des hydrocarbures du Golfe devront elles aussi s’adapter.

Plus largement, cette crise révèle les limites profondes de la puissance occidentale contemporaine. Depuis quatre ans, le bloc occidental accumule les défaites stratégiques. Premièrement, la Russie a résisté aux sanctions les plus massives de l’histoire moderne. Nous pensions pouvoir imposer nos vues par la seule puissance financière et économique, nous nous sommes trompés. Deuxièmement, la Chine a démontré sa supériorité industrielle et commerciale dans le bras de fer engagé avec les États-Unis. La guerre tarifaire américaine a surtout été imposée aux alliés européens des États-Unis. Aujourd’hui, la Chine est devenue la première puissance industrielle du monde. Les principales banques mondiales sont désormais chinoises. Troisièmement, enfin, la guerre contre l’Iran révèle une défaite militaire mais aussi médiatique et narratif. La puissance militaire américaine demeure immense, mais elle reste structurée autour des logiques de la Deuxième Guerre mondiale. Projection massive, domination aérienne, groupe aéronaval. Face à elle, des puissances régionales développent des stratégies adaptées au XXIe siècle, missiles, drones, saturation technologique, guerre économique, guerre informationnelle. L’improbable est arrivé. Après cinq siècles de domination, l’Occident n’est plus en mesure d’imposer seul sa volonté au reste du monde. Ni par la force militaire, ni par les sanctions économiques, ni par la domination financière. Le monde ne disparaît pas, il se recompose sans centre unique. Et dans ce mouvement, une réalité fondamentale réapparaît avec brutalité : Le pouvoir revient à ce qui produit, transporte, extrait, maîtrise les ressources et contrôle les infrastructures stratégiques. Les puissances redeviennent physiques, matérielles, concrètes.

Or, depuis trente ans, nous avons fait exactement l’inverse. Nous avons désindustrialisé, nous avons transféré notre production vers des pays à bas coût pour maximiser les profits financiers de quelques-uns. Nous avons abandonné des capacités stratégiques essentielles, nous avons accepté des dépendances critiques. Nous avons remplacé l’économie réelle par la financiarisation et le tertiaire. Sans guerre, par choix politique, deux forces ont profondément façonné cette trajectoire. Les néolibéraux qui ont voulu la mondialisation intégrale et les néoconservateurs qui ont cru pouvoir maintenir indéfiniment une domination militaire occidentale sur le monde. Aujourd’hui, cette double stratégie a échoué et on découvre brutalement une vérité simple. Dans le monde qui vient, exister politiquement suppose d’exister matériellement. Ça signifie produire, maîtriser son énergie, contrôler ses infrastructures, disposer d’une agriculture puissante, préserver une base industrielle, scientifique et technologique autonome.

La bonne nouvelle, c’est que la France possède encore des atouts considérables. Nous restons une grande nation technologique, nous demeurons l’une des rares puissances capables d’agir dans le nucléaire, le spatial, l’aéronautique et l’industrie de défense. Nous disposons du deuxième domaine maritime mondial grâce à nos territoires ultramarins. Nos outre-mer ne sont pas des marges, ils sont des centres de puissance. Nos mers contiennent des ressources stratégiques majeures. Notre sous-sol recèle du lithium, des minerais critiques, des ressources essentielles aux technologies du futur. La Guyane se situe dans l’un des nouveaux grands bassins énergétiques mondiaux. Et notre agriculture peut redevenir une force stratégique centrale. Car la première puissance d’un peuple, c’est sa capacité à nourrir sa population. Nous ne partons pas de rien, mais ses forces doivent être organisées, protégées, développées et pensées comme un système cohérent de puissance nationale. Nous devons sortir des attractions, sortir des slogans creux, sortir des concepts déconnectés du réel. La souveraineté ne se proclame pas, elle se construit. Nous devons cesser également de penser systématiquement en fonction des autres. Ce qui sert les intérêts chinois sert les intérêts chinois, ce qui sert les intérêts américains sert les intérêts américains.

La seule question sérieuse est désormais : qu’est-ce qui sert les intérêts du peuple français ? Voilà le cœur du débat stratégique des années qui viennent. Réindustrialiser, reconstruire notre souveraineté énergétique, réinvestir dans la production, maîtriser nos ressources stratégiques, reconstruire notre puissance agricole, retrouver une autonomie technologique et industrielle. Non pas pour nous fermer au monde, mais pour pouvoir y exister à nouveau avec indépendance, crédibilité et dignité. Car lorsqu’un peuple ne sait plus qui il est, le monde décide à sa place. Et aujourd’hui trop souvent, les décisions se prennent sans nous. Cela doit changer. Cela demandera des efforts de la lucidité, du courage politique et une rupture avec des décennies d’abandon stratégique. Mais la France possède encore les bases d’une puissance réelle. Une nation de savoir, une nation scientifique, une nation industrielle, une nation agricole, une nation maritime. Une nation capable, si elle décide, de reprendre son destin en main. Le temps des illusions s’achève, le temps du retour au réel commence.

STRATPOL

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