Pepe Escobar – À la découverte de la capitale mondiale du fret !
Chongqing : le « km zéro » des nouvelles routes de la soie, où l’hégémonie unipolaire s’éteint.
Par Pepe Escobar – Sputnik [Traduction : Paolo Hamidouche]
Au confluent de deux fleuves, dont le puissant Yangtsé, entourée de montagnes, la région abrite au moins 32 millions d’habitants (et ce n’est qu’un début !). C’est un pôle industriel, scientifique et de connectivité de renommée mondiale, vibrant, dynamique, à la gastronomie épicée à tomber par terre, et qui fait preuve d’un sérieux constant au milieu d’un chaos apparemment incontrôlable. Chongqing explose en une myriade de strates, de visions, de sons et de saveurs qui se superposent, bien au-delà de son image cyberpunk.
Dans la réalité, Chongqing est en fait post-cyberpunk. Une blague locale dit que ce n’est pas une mégalopole 4D ou 5D : c’est en réalité une 9D, comme toutes ces saveurs qui s’entrechoquent lors d’un parfait dîner sichuanais.
Chongqing est certes située au Sichuan, mais c’est l’une des quatre seules mégalopoles directement administrées par le gouvernement central à Pékin, les trois autres étant Pékin, Shanghai et Tianjin.
À Chongqing, tout semble transcender les paradigmes établis. En matière de corridors de connectivité de haute qualité – un thème récurrent de la géopolitique et de la géoéconomie du XXIe siècle – Chongqing excelle une fois de plus, d’une manière que peu de personnes hors de Chine peuvent imaginer.
Ceci nous amène à un lieu très particulier, situé à la périphérie industrielle de Chongqing, marquant le point zéro – ou « km zéro », comme on l’appelle localement – des Nouvelles Routes de la Soie, ou Initiative « la Ceinture et la Route » (BRI), le cadre global de la politique étrangère chinoise du XXIe siècle, lancée initialement par le président Xi Jinping en 2013 à Astana, puis à Jakarta.
En plein cœur du vaste parc logistique international de Chongqing, un monument célèbre le km zéro, orné d’une magnifique carte en haut-relief sculptée dans la roche grise.
Cette carte illustre visuellement le concept de Yuxinou – présent dans presque tous les conteneurs bleus qui circulent dans le parc. « Yu » désigne Chongqing ; « Xin » le Xinjiang ; et « Ou » l’Europe. Voilà, en un acronyme : la ligne ferroviaire Chongqing-Xinjiang-Europe, en quelque sorte. Ou plutôt, les rouages de l’initiative « Ceinture et Route » sur la route.
Techniquement, Yuxinou désigne la ligne ferroviaire de fret reliant le sud-ouest de la Chine à sa destination finale, Duisbourg, en Allemagne : plus de 11 000 km parcourus en seulement 13 jours, transportant non seulement tous les ordinateurs portables produits en Chine pour les marchés européens, mais aussi une vaste gamme de produits électroniques, de machines, de matières premières, de textiles, de véhicules, de pièces automobiles, de produits alimentaires, de colis postaux internationaux, de produits chimiques, d’instruments médicaux et de toutes sortes de biens de consommation fabriqués en Chine.
Mais son impact dépasse largement le cadre de l’axe Chongqing-Duisbourg : Yuxinou constitue déjà, de facto, le plus grand réseau logistique de la planète, reliant des centaines de villes à travers l’Eurasie. C’est l’exemple parfait de l’initiative « la Ceinture et la Route » en action.
Un ballet de conteneurs bleus
Traverser ce vaste parc logistique est une expérience véritablement captivante. Partout, on aperçoit les conteneurs bleus de Yuxinou en mouvement. Mais pas seulement : on croise aussi ceux des Chemins de fer chinois et, par exemple, du Nouveau Corridor Terre-Mer. Le parc abrite une station de tri chargée de la classification et du regroupement de tous les types de trains de marchandises. Il n’est donc pas étonnant que plusieurs conteneurs arborent la devise « Le fret de Chongqing vers le monde ! »
Le corridor de Yuxinou débute à Chongqing ; après une escale à Alashankou (Xinjiang), il franchit la frontière chinoise avec le Kazakhstan ; puis traverse le Kazakhstan, la Russie (avec des ramifications vers plusieurs plateformes en Asie centrale), le Bélarus, la Pologne et, depuis l’Allemagne, rejoint Rotterdam et Anvers, ainsi que des plateformes en Italie et en Hongrie.
Yuxinou offre une commodité optimale : un trajet moyen de 13 jours entre l’Asie et l’Europe (plus d’un mois de gain par rapport au transport maritime) ; un coût seulement 20 % inférieur à celui du fret aérien moyen ; et des formalités douanières simplifiées, qualifiées par les autorités chinoises de « déclaration et inspection uniques pour l’ensemble du voyage ».
Yuxinou (Chongqing) Logistics Co. Ltd. est un fleuron de la coopération multinationale : une plateforme complète de services et d’opérations de fret ferroviaire, financée conjointement par les Chemins de fer chinois, la municipalité de Chongqing et des organismes officiels en Russie, au Kazakhstan et en Allemagne.
Depuis neuf ans, Yuxinou bénéficie également d’un partenaire ferroviaire : le Corridor international de transport terre-mer (ILSTC), dont Chongqing est également la plaque tournante opérationnelle, mais cette fois-ci à destination de l’Asie du Sud-Est et non de l’Europe.
L’imposant siège social – qui porte l’acronyme NLS, pour Nouvelle Terre et Mer – est l’un des bâtiments les plus impressionnants du parc logistique de Chongqing. L’ILSTC coordonne le fret ferroviaire entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est via la Chine, ainsi qu’entre l’ouest de la Chine et l’Asie du Sud-Est, avec un terminal à Singapour.
Le NLS traverse 12 axes majeurs, assurant une couverture assez complète de l’Indochine et une expansion vers l’Asie centrale et du Sud.
Rien qu’en Chine, ce corridor dessert pas moins de 111 plateformes ferroviaires, reliant 59 villes et 29 ports dans 16 provinces. Hors de Chine, il dessert une centaine de villes dans 19 pays, dont les voisins de l’ASEAN, le Vietnam, le Laos et le Myanmar, accessibles via la province du Yunnan.
Près de 40 % – voire plus – des échanges commerciaux entre les provinces chinoises et l’ASEAN transitent désormais par la Ligne de transport nationale (NLS).
Ce phénomène est lié au rôle clé du port de Guoyuan, autre plateforme logistique majeure, cette fois-ci située à l’intérieur des terres, et le plus grand port du cours supérieur du Yangtsé. Le port de Guoyuan constitue l’un des systèmes de transport multimodal les plus performants et les plus remarquables de Chine, intégrant le rail, la route et les voies navigables. La ville de Guoyuan est un maillon essentiel de l’initiative « la Ceinture et la Route » (BRI) et de la Ceinture économique du Yangtsé.
Capitale mondiale du fret
Chongqing peut pleinement se targuer d’être la capitale mondiale du fret, son réseau ferroviaire transfrontalier international alimentant le paysage industriel du corridor. Base logistique majeure, Chongqing a bâti une chaîne d’approvisionnement colossale intégrant l’entreposage, la distribution internationale et les services commerciaux.
Le premier train de marchandises Chine-Europe est parti de Khorgos, au Kazakhstan, en mars 2016, après un voyage en provenance du Xinjiang près de dix ans auparavant. En octobre dernier, un autre train de marchandises Chine-Europe, également parti de Khorgos à destination de la Pologne, a marqué le 50 000e trajet ferroviaire entre la Chine et l’Europe (et entre la Chine et l’Asie centrale) sur la route des Nouvelles Routes de la Soie.
En novembre dernier, un train intermodal rail-mer est parti du port de Guoyuan, à destination du port de Qinzhou, dans la région autonome Zhuang du Guangxi, au sud de la Chine, avant de traverser le Pacifique pour rejoindre le port de Chancay, au Pérou.
C’était une première : l’annonce du lancement officiel de la Route de la Soie maritime du Pacifique Sud.
Une fois de plus, Chongqing a ouvert la voie, promouvant son système multimodal « à sens unique », fluide et intégré, salué en Chine comme la première liaison intercontinentale directe avec l’Amérique du Sud.
Ce système a permis de réduire les délais de transit d’environ 15 jours et les coûts des conteneurs d’environ 25 %. Les Chinois s’adaptent extrêmement vite aux turbulences géopolitiques. Crise en mer Rouge ? Des dizaines d’exportateurs maritimes se sont tournés vers le fret ferroviaire Chine-Europe : plus rapide et plus stable, il intègre parfaitement des chaînes d’approvisionnement complexes, comme l’a souligné à plusieurs reprises le ministère chinois des Affaires étrangères.
Des acteurs mondiaux tels que HP, Acer et Asus ont donné leur accord. De plus, pour des raisons logistiques et de connectivité, Porsche et Audi, entre autres, ont choisi de s’implanter à Chongqing, véritable pôle industriel solidement ancré dans les secteurs de l’automobile, de la moto et de l’électronique, et premier port de l’ouest de la Chine.
L’écosystème « Chongqing, porte d’entrée des marchandises vers le monde » a favorisé l’essor des jumelages entre villes : de Chengdu-Duisburg-Vienne-Milan à Chongqing-Düsseldorf-Hambourg-Budapest et Wuhan-Lyon-Bordeaux, sans oublier les liens entre le Xinjiang et quatre régions du Kazakhstan frontalières de la Chine.
Malgré les efforts occidentaux pour empêcher la Russie de devenir une plaque tournante du transport eurasien, le trafic ferroviaire transsibérien se poursuit, notamment avec des trains de marchandises reliant Xi’an à Hambourg, transportant des écrans LCD fabriqués à partir de plaques de titane produites à Xi’an et destinés au marché européen.
Les entreprises de fret ferroviaire et les transitaires basés en Chine ont utilisé des réseaux alternatifs s’étendant à travers le Kazakhstan, la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie : c’est ce qu’on appelle le corridor du Centre ou du Sud.
De plus, des trains de marchandises en provenance de Chongqing, voire de Xi’an, ont traversé la mer Noire pour rejoindre l’UE grâce au transport intermodal, via le port roumain de Constanta.
Malgré les défis géopolitiques et l’exploration approfondie des liens géoéconomiques, un constat fondamental demeure : Chongqing pourrait devenir la plaque tournante stratégique des Nouvelles Routes de la Soie, un réseau en constante évolution et aux multiples facettes.
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