L’actualité géostratégique et diplomatique de Charles de Gaulle

La France, au cours de la guerre froide, n’a pas mené une politique étrangère linéaire. Elle a, au gré des changements de gouvernements et de présidents, même de régimes, évolué. La politique étrangère française au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale n’est évidemment pas la même que celle qui prévaut lors de la chute de l’URSS. Pourtant, les errements de la politique étrangère de la France dans les années 1944-1958, la tentation de la grandeur et la poursuite de l’indépendance durant les années De Gaulle, et l’ambivalence qui dure depuis l’arrivée au pouvoir de Valéry Giscard d’Estaing ; tout cela apporte réflexion à ce qui n’aurait pas dû être fait, et ce qui devrait être fait.

Photo : UPR

 

Alliance paradoxale : entre lutte contre le communisme et féodalisme atlantiste

Les années de l’immédiat d’après-guerre sont marquées tout d’abord par l’illusion française de demeurer une grande puissance sur le plan international. La présence de la France en tant que membre permanent au conseil de Sécurité des Nations-Unies n’était pourtant pas acquise. Pire encore, le président américain Roosevelt avait, avant de mourir, envisagé la mise sous tutelle monétaire de la France (par le biais de dollars « français ») et la dislocation partielle de l’hexagone. L’opposition du gouvernement provisoire français à ces projets avait alors permis d’éviter la catastrophe et ce qui se serait apparenté à une seconde occupation du territoire national.

Le nouveau gouvernement, la nouvelle république, tous avaient alors l’impression que la France pourrait à nouveau peser dans les relations internationales, notamment grâce à son empire colonial. Cette vieille manière de réfléchir, datée de la troisième république et qui n’avait pas franchement évolué depuis 1918, obérait totalement l’avènement d’un monde bipolaire où les Etats-Unis viendraient nécessairement à s’opposer à l’Union Soviétique.
Deux blocs devaient alors se former : le camp de l’Atlantique, et le camp de Varsovie. Pire encore, comme on avait pris les mêmes, que l’on avait recommencé, il apparaissait impossible pour des vieux renards de la politique façon troisième république d’appréhender les grandes questions du second vingtième siècle.

Malgré l’illusion de la puissance des débuts de la quatrième, les années 1947-1951 sont marquées par un retour au « réalisme » géopolitique et à la nécessité, comme pour bon nombre de pays européens, de s’allier aux Etats-Unis afin d’éviter la menace communiste. Les plans militaires furent établis : l’armée française devait s’affairer à combattre l’armée tchécoslovaque en cas de conflit entre l’OTAN et le pacte de Varsovie.
Toutefois, toute alliance militaire suppose une perte de souveraineté. Au même titre que les pays d’Europe de l’Est furent placés sous tutelle soviétique, il en fut de même – toute proportions gardées – pour les pays d’Europe de l’Ouest qui adhérèrent à l’OTAN. Xavier Moreau, dans son intervention à l’Institut d’État des Relations Internationales de Moscou du 16 Mars 2016 pour l’anniversaire du discours de Fulton, soulignait ainsi la caractéristique propre à l’OTAN qui était celle de la libre adhésion.
Libre, du moins, où l’on pourrait estimer qu’elle était dictée aux gouvernants par le cours des évènements et la révolution des rapports géopolitiques sur le continent européen. Ainsi, à l’Est, eut lieu une soviétisation puis une stalinisation des pays occupés par l’Armée rouge ; le glacis de l’URSS contre « l’ennemi capitaliste » s’est constitué par la force. La guerre froide commence d’ailleurs en 1947, au même moment où les Français abandonnent leurs illusions de puissance.

Ce choix français du camp atlantique a définitivement mis fin à l’illusion de la grandeur retrouvée lorsqu’il a fallu, pour la France, régler la question des colonies. L’échec notoire de Diên Biên Phû a démontré l’incapacité française de l’époque à agir sans l’appui ou même l’aval des Etats-Unis.
La guerre d’Indochine est un exemple éloquent des aléas américains et de la dépendance de la France à ces aléas : elle n’était qu’à ses débuts une simple guerre de décolonisation. Ho Chi Minh avait d’ailleurs fait jouer, lors de la déclaration d’indépendance de 1946, l’hymne américain. La guerre devient un conflit ancré dans la Guerre Froide à compter de 1949-1950 : la Chine bascule dans le communisme, puis c’est le début de la guerre de Corée. Et c’est seulement à partir de Septembre 1950 que la puissance militaire américaine soutient officiellement la France, car il ne s’agit plus d’empêcher la décolonisation, mais d’empêcher la victoire du communisme.

 

Les années De Gaulle : dissidence à l’Ouest.

Nous l’avons vu, toute alliance militaire suppose nécessairement une perte de souveraineté pour l’État, ne serait-ce d’abord parce qu’il se lie – volontairement ou non – à d’autres États, ensuite parce qu’il se place sous la protection de puissances étrangères afin d’assurer sa propre sécurité.
En somme, l’alliance militaire réduit considérablement le rôle de l’État lorsqu’elle devient multilatérale (comme l’OTAN). Les alliances militaires que passaient les souverains de France avec les autres souverains européens, ont, bien souvent, contribué à l’équilibre des forces en Europe. Mais lorsque les alliances devenaient automatiques et participaient d’un affrontement de blocs (triple alliance, triple entente), elles ont pu mener l’Europe à une forme de suicide collectif.

Il était donc nécessaire pour un État de garantir l’indépendance de sa politique étrangère et de ses forces armées. Arrivé au pouvoir, le Général de Gaulle maintint les programmes atomiques français, ce qui lui valut une opposition croissante des Etats-Unis.
De Gaulle avait compris la nécessité pour la France, si elle souhaitait retrouver son rang international, de lui donner les moyens militaires d’être respectée et les moyens diplomatiques d’une politique étrangère indépendante. La souveraineté française a ainsi été entendue, dans ce cas précis, comme la capacité de la France à se défendre seule contre une agression extérieure, et, de par cette capacité renouvelée, à être totalement libre de ses choix diplomatiques et géostratégiques. Le non-alignement gaulliste, cette dissidence au sein du bloc occidental, n’a pas fait pour autant de Charles De Gaulle le chantre du communisme en France. Au contraire, sa politique d’ouverture à l’est consistait en réalité à refaire de la France ce qu’elle avait toujours été : « un phare pour le monde » – un partenaire de dialogue et de coopération.

Sa vision de l’Histoire était ainsi, pour reprendre les termes de Raymond Aron, « tragique », dans le sens où il pouvait deviner aisément que la « Russie boira[it] le communisme comme le buvard boit l’encre » ; que l’Allemagne se réunifierait et que le « capitalisme, le communisme, tout cela sera[it] dépassé par la technologie ».
Cependant, la politique étrangère gaullienne consistait, pour résumer, à dire « ni l’un, ni l’autre ». Ce refus de la bipolarité du monde, ce refus de prendre fait et cause pour l’un des blocs contre l’autre, s’est particulièrement manifesté dans le soutien de la France aux pays dits du « tiers-monde ».
Dans son discours remarquable du 1er Septembre 1966 à Phnom-Penh, il tient les propos suivants : « Oui ! La position de la France est prise. Elle l’est par la condamnation qu’elle porte, sur les actuels évènements [la guerre du Vietnam]. Elle l’est par sa résolution de n’être pas, où que ce soit et quoiqu’il arrive, automatiquement impliquée dans l’extension éventuelle du drame et de garder, en tout cas, les mains libres. […] Suivant elle, s’il est invraisemblable que l’appareil guerrier américain vienne à être anéanti sur place, il n’y a, d’autre part, aucune chance pour que les peuples de l’Asie se soumettent à la loi de l’étranger venu de l’autre rive du Pacifique […]. »
Ce discours remarquable de la politique étrangère de De Gaulle est significatif de sa volonté à la fois pour la France, mais également pour les peuples, de demeurer souverains chez eux, ainsi que de demeurer eux-mêmes.

Toutefois, la politique gaullienne ne fut pas un long fleuve tranquille. À peine arrivé au pouvoir, le fondateur de la cinquième république française inquiétait les services de renseignements américains.
Lorsque, dans un bloc a priori uniforme et homogène, l’une de ses pierres fondatrices se met à rêver d’indépendance, il y a risque d’effondrement. De Gaulle représentait donc un danger pour la politique américaine en Europe.

De Gaulle se retrouva donc en confrontation directe avec les Etats-Unis, particulièrement sur le sujet de la bombe atomique française. Le projet, initié dès la quatrième république, était absolument nécessaire à ses yeux. Cependant, les puissances nucléaires d’alors (à savoir les Etats-Unis, l’Union Soviétique et la Grande-Bretagne) ne voyaient pas d’un très bon œil ces tentatives. Le point paroxystique de cette affrontement entre la puissance nucléaire anglo-saxonne et les tentatives latines advint en 1966, lorsque De Gaulle, demandant à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis de mettre en commun la gestion – au sein de l’OTAN – de la bombe, fut éconduit. Il s’ensuit le départ pour la France du commandement militaire intégré et l’expulsion, presque manu militari, des forces « otaniques » du territoire français.

Sa politique étrangère fut quasiment celle d’un non-aligné. Toutefois, s’il avait l’intention de se rapprocher de l’URSS (visite d’État en 1966), il n’en reniait pas moins les liens qui existaient toujours entre la France et les Etats-Unis (cf. crise des missiles de Cuba – Octobre 1963 – de Gaulle soutient alors Kennedy dans la crise qui l’oppose à l’Union Soviétique). Dire que de Gaulle opérait un revirement d’alliance serait une erreur d’analyse : lors de la crise de Berlin (1961), il fut le seul à considérer la construction du mur comme un casus belli.
C’est donc un de Gaulle qui joue d’abord la carte des Etats-Unis. Mais après 1964, date à laquelle la force de dissuasion nucléaire française devient permanente, de Gaulle a les moyens de l’indépendance. Ce n’est donc pas étonnant qu’il prenne des décisions beaucoup plus librement après coup (Sortie du CMI de l’OTAN – 1966 ; Visite en URSS – 1966)

 

Actualité de la politique gaullienne

L’arme atomique française a donné au pays le pouvoir d’assurer sa sécurité face à des ennemis potentiels. La permanence d’une force atomique assure au pays qui la possède une quasi-invulnérabilité en matière de guerre conventionnelle. Le seul risque – et non des moindres – réside dans la guerre entre pays possédant la bombe.
Toutefois, la bombe aurait dû assurer à la France une indépendance militaire pour longtemps. Mitterrand l’avait d’ailleurs suffisamment compris pour dire à Hubert Védrine de « ne pas oublier que nous ne sommes pas dans le commandement militaire intégré ». La présidence Sarkozy a changé la donne : en réintégrant le CMI, Nicolas Sarkozy a commis deux erreurs stratégiques :
1/ Il n’a pas négocié la réintégration de la France, ce qui aurait pu permettre à la France de disposer d’un statut particulier, dérogatoire, au sein de l’alliance.
2/ Ce retour a mis en péril la possibilité d’établir une relation solide entre la France et la Russie. Les deux pays aux extrémités de l’Europe sont pourtant le moteur d’une politique continentale qui donnerait à l’Europe un véritable statut politique. Ce statut politique fut effleuré en Février 2015 avec les accords de Minsk, où trois pays européens (La France, l’Allemagne et la Russie) tentèrent de régler ensemble la question ukrainienne.

Bien sûr, dès que l’on évoque la politique d’indépendance, quelques personnalités viennent au balcon crier que « la France esseulée » n’arriverait à rien. En réalité, ce n’est pas nouveau. Le Général de Gaulle subissait déjà ce genre d’attaque imbécile – car infondée – et y répondait par : « La Nation a connu l’indépendance pendant dix siècles sans pour cela manquer d’alliances et que la volonté d’indépendance est au contraire la meilleure garantie du renouveau de ces alliances » (Déclaration aux anciens combattants, Mars 1958).
En résumé, il apparaît clair qu’une politique d’indépendance ET indépendante doit être menée en France. Il ne s’agit pas d’agir comme le fondateur de la cinquième république, mais bien d’apprendre de son action ainsi que de ses prédécesseurs. On fait semblant, en France, de ne pas comprendre la différence entre indépendance et isolationnisme. On assimile la souveraineté nationale au nationalisme (alors que la souveraineté nationale est un concept révolutionnaire de 1789). Il faudra donc rétablir la souveraineté de la France, afin de lui donner les moyens d’avoir une politique étrangère réellement indépendante.

 

Maxime Chabane

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