Les véritables enjeux du récent référendum de la Republika Srpska en Bosnie-Herzégovine

Le dimanche 25 septembre 99,8% des Serbes de la République serbe de Bosnie ont voté en faveur de la reconnaissance du 9 janvier comme jour de fête nationale de la Republika Srpska lors d’un référendum organisé par le Président Milorad Dodik. Le 9 janvier est polémique pour les musulmans de Sarajevo car c’est une fête orthodoxe chrétienne et parce que symboliquement c’est le jour où, en 1992, les Serbes de Bosnie-Herzégovine se sont organisés en république autonome de la république de Bosnie-Herzégovine au sein de l’Etat yougoslave.Ce référendum, dont la question pourrait paraître anodine, incarne pourtant bien le bras de fer de plus en plus visible qu’entretien le président Dodik avec Sarajevo et la diplomatie atlantiste qui voient d’un très mauvais œil les velléités d’indépendance du leader serbe.

Dodik est pourtant à l’origine un homme du camp atlantiste, président du SNSD il est proche de Boris Tadic, l’ex-président serbe, et poussé sur le devant de la scène politique par les Atlantistes pour contrer les mouvements nationalistes serbes en Bosnie-Herzégovine encore très populaires à la fin de la guerre. Devenu l’homme fort de la Republika Srpska, l’une des deux entités de Bosnie-Herzégovine avec la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine (ex-Fédération croato-musulmane), Dodik s’était très rapidement entouré de nombreux conseils néo-conservateurs qui ont tenté d’expliquer au président serbe comment intégrer son économie et sa politique dans le camp atlantiste. C’est ainsi que Dodik s’est attiré les conseils de Adrian Karatnycky président jusqu’en 2004 de l’ONG américaine Freedom House ou Gregory Minjack de Capitol Links. Malgré les millions versés aux ONG le miracle économique ne s’est pas produit en Republika Srpska, pas plus du reste que dans la fédération de Bosnie-et-Herzégovine où des conseillers similaires sont à pied d’œuvre.

Depuis quelques années Dodik a commencé à se rendre compte que le système mis en place par les Américains était un cul-de-sac et a commencé à tourner le dos à ses anciens amis Madeleine Albright ou Robin Cook qui voyaient en lui leur porte-voix idéal. Dodik a profité de leurs subventions mais avait commencé à mettre en place un autre agenda que le leur. Un collectif de spécialistes et d’intellectuels proches du SNSD va rédiger en 2014 un livre intitulé « La destruction de la Republika Srpska » sur ces boîtes de consulting et ONG d’origine américaine venus s’enrichir à Banja Luka et qui, d’après les auteurs, n’ont aucun autre but que d’asservir la jeune république serbe. Dodik a continué à dénoncer de plus en plus le système bosniaque à la sauce américaine et l’injustice faite aux Serbes systématiquement stigmatisés et accusés de tous les maux des Balkans. Il s’est rapproché de la Russie qui s’est battu au Conseil de Sécurité des Nations Unies contre la propagande qui assimile la bataille de Srebrenica à un génocide et il a également rencontré Vladimir Poutine qui l’a reçu quelques jours avant le référendum en grande pompe à Moscou. Sans se prononcer sur les enjeux politiques, Moscou voit d’un bon œil le rapprochement avec un leader serbe dans les Balkans précisément au moment où le PM serbe actuel, Alexandar Vucic, agace avec un double discours pro-russe et pro-US qui laisse pantois quand on le voit faire son mea culpa devant la fondation Clinton ou lorsqu’il signe des accords de coopération avec l’OTAN. Le président Nikolic paraît plus sûr mais son pouvoir réel est mis en doute. D’ailleurs Alexandar Vucic n’a pas soutenu Dodik dans son référendum alors que les Serbes, dans l’ensemble des Balkans, l’ont très majoritairement soutenu. La fracture entre le pays réel et le pays légal serbes est bien réelle.

Cette victoire éclatante en faveur de la date du 9 janvier comme fête nationale marque donc le choix des Serbes d’honorer leur jeune république mais n’indique nullement une volonté de guerre contre l’autre entité contrairement à ce que les medias occidentaux ont colporté à tort. Du reste le président croate du collège présidentiel de Bosnie-Herzégovine, Dragan Covic, a déclaré que ce référendum était un droit pour les Serbes. C’est la partie musulmane, toujours sous forte influence américaine, qui ne cesse de dénoncer le référendum et n’hésite pas de menacer. L’ancien chef militaire musulman Sefer Halilovic a déclaré par exemple : « Nous ne permettrons pas que l’on nous prenne la moitié du pays » puis intimide militairement en disant : « En cas de conflit, la Republika Sprska ne tiendrait pas plus de 10 à 15 jours» ce qui a quand même obligé le ministre des affaires étrangères serbes à Belgrade, Ivica Dacic, à monter au créneau. La cour constitutionnelle a déclaré que le référendum était anticonstitutionnel mais au nom de qui parle cette cour exactement ? Chaque nationalité dispose de 2 juges mais le problème est que depuis l’invention de l’Etat de Bosnie-Herzégovine trois juges sont désignés par la Cour européenne des droits de l’homme. On peut se demander l’utilité de ces juges dans un pays censé être souverain surtout quand un des trois juges est membre d’un pays de l’OTAN qui a été partie prenante au conflit des années 1990.

Le véritable sujet de fond est que l’invention de ce nouvel Etat de la Bosnie Herzégovine est un échec 20 ans après sa création par les Washington et Bruxelles. Les deux entités ne collaborent pas efficacement ensemble et ne cessent de se renvoyer les responsabilités de leurs échecs respectifs (sans même parler des distensions entre Croates et musulmans au sein de leur propre fédération ou même les manifestations populaires contre la corruption qui secouèrent cette fédération en 2014). Dans ce contexte, le succès de Dodik marque clairement l’unité des Serbes. Le président de la Republika Srpska a annoncé qu’il solliciterait également les Serbes pour voter pour ou contre l’intégration de la Bosnie-Herzégovine à l’OTAN ce qui évidemment contrarie de nouveau Sarajevo et les Atlantistes qui ont déjà entamé des négociations. La question d’une sécession totale de la Republika Srspka a été également évoquée et cela fait bien plus peur aux Atlantistes car cela sonnerait définitivement le glas de la Bosnie-Herzégovine et d’un des projets majeurs de nation building américain dans les Balkans. Washington ne lâchera pas sa prise si facilement et pourrait se servir de nouveau du bouc émissaire serbe pour raviver des tensions ethniques où accroître sa présence locale militairement ou par ses ONG. Moscou pour sa part regarde le sujet de près, car les Balkans demeurent un enjeu stratégique à cause de leurs relations historiques et à cause des différentes négociations en cours concernant les futurs projets de gazoducs qui pourraient traverser la région et où Moscou aura besoin d’alliés sûrs. L’exemple de la Bulgarie qui a stoppé South Stream sous pression de l’Union européenne n’a pas laissé de bons souvenirs au Kremlin.

En tout état de cause Dodik, avec ce plébiscite s’est clairement positionné comme l’homme fort de la Republika Srpska et un homme fort de la région. Il détient maintenant un pouvoir de négociation non négligeable avec Moscou et avec les Atlantistes surtout à un moment où la Bosnie-Herzégovine a déposé son dossier d’adhésion à l’UE et a négocié un emprunt de 553,3 millions d’euros au FMI qui va surtout servir à financer la dette publique qui est passé de 3,9 milliards d’euros en 2010 à 6,1 milliards d’euros en 2015. Avec un PIB par habitant/ppa qui se situe à seulement 29% de la moyenne de l’UE et un taux de chômage de 27% le pays demeure extrêmement instable et l’exaspération monte dans chaque communauté. Cette exaspération peut être manipulée par des intervenants étrangers comme en 1990 pour monter les communautés les unes contre les autres. Dodik, de son côté, affirme qu’il n’a rien contre les autres communautés, il souhaite juste qu’on le laisse lui, et les Serbes de Bosnie-Herzégovine, décider eux-mêmes de leur propre avenir. Il a maintenant les clefs en mains pour le faire.

 

Nikola Mirkovic

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