La politique étrangère américaine et les mythes à sa création

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Afin de comprendre la politique étrangère des Etats-Unis, il nous faut comprendre les valeurs et les mythes qui sont au fondement de ce pays. La déclaration d’indépendance du 4 Juillet 1776 ne peut être vue comme un document isolé, loin sans faut. Elle, ainsi qu’un corpus de textes allant des déclarations, de documents juridiques à des poèmes, forment un ensemble de mythes fondateurs qui sont à l’origine de l’esprit américain.


Photo : Cornelle Capa Magnum

 

Les mythes fondateurs

Les Etats-Unis d’Amérique ne sont pas un vieux pays. Issu de treize colonies britanniques en Amérique du Nord, ce pays a du, à la suite de son indépendance difficilement acquise, construire sa propre histoire. La France, à l’inverse, a, depuis le baptême de Clovis, une histoire beaucoup plus longue. Par conséquent, les Etats-Unis, parce que pays issu de l’histoire européenne mais pays qui a rompu pendant un temps avec elle, ont dû se référer à des mythes pour exister. Le mythe permet la transcendance garantissant la cohésion nationale. Mais l’ensemble des mythes constituent également un référent pour expliquer un système qui a encore court aujourd’hui.

Les Etats-Unis sont vus, rapidement après l’indépendance, comme la Nouvelle Jérusalem. Un poème de Philip Freneau (The Rising Glory of America, 1902) parle de nouveau « peuple élu », de « main divine » et de « providence ». On rejoint là les puritains anglais qui ont fui sur le Mayflower, et qui jadis, s’étaient revendiqués comme l’une des tribus perdues d’Israël. Les Américains se comparent d’ailleurs eux-mêmes au peuple juif : la guerre d’indépendance est encore vue aujourd’hui comme la libération d’un joug antérieur, à l’image de la libération des juifs du joug de Pharaon. En 1784, Samuel McClintock qualifie l’Amérique de nouveau « jardin d’Éden, où l’américain sera nécessairement un « homme bon », un « homme nouveau ». Ainsi, on ne naît pas américain, on le devient par adhésion, en abandonnant ses anciennes valeurs (McClintock, A Sermon, 1784).

Les Etats-Unis sont également la Terre Promise de ces nouveaux hommes. C’est une terre sans limites, à l’exploitation infinie. Ainsi, la frontière de cette terre promise est sans cesse à repousser (on pense ici à la très célèbre conquête de l’Ouest). En sus du mythe de la Terre promise, on retrouve donc le mythe de la Frontière : la conquête de la Frontière, c’est le développement du pays et de l’individu. Et cela ne passe que par la stimulation de celui-ci.

 

« Ubi panis, ibi patria »
Là où est le pain est ma patrie.

L’esprit américain revêt donc plusieurs aspects, est composé de différentes valeurs : d’abord il y a sans cesse de nouveaux espaces à conquérir, des limites à repousser. Ensuite, il y a l’individualisme : l’américain cultive les qualités individuelles, le goût du travail, ce qui est le seul moyen de grimper l’ascenseur social (le fameux « Self-made man »). C’est également le culte de l’action, via le matérialisme. La richesse est supérieure au savoir ; il faut aimer le risque, avoir l’esprit d’entreprise. On rejoint là le pragmatisme stricto sensu, soit le primat de l’action sur les idées.

De ces valeurs, de ces idées, il faut le reconnaître, en rupture avec les sociétés européennes, naquit une prétention américaine à l’universalisme. Les Etats-Unis ont ainsi pu apparaître comme un refuge contre la Tyrannie (notamment pendant la dérive de la Révolution Française qu’a été la Terreur). Les Etats-Unis auraient donc vocation à accueillir tous les persécutés et tous les pauvres qui souhaiteraient devenir riches. Pour Thomas Paine, le Nouveau Monde doit régénérer l’ancien par le biais de ses idéaux. Il mettrait ainsi fin au « déclin », à la « tyrannie » et aux « préjugés ».

De ces mythes fondateurs vont naître deux conceptions de la politique étrangère américaine ; qui bien que s’appuyant sur les mêmes légendes, s’expriment de manière antagoniste.

 

Isolationnisme et interventionnisme

Dans l’esprit américain, les Etats-Unis ont le meilleur gouvernement du monde. Les valeurs américaines, entendues comme la « Liberté » et la « Prospérité pour tous » doivent fonder un nouvel ordre international garantissant la paix, la liberté et la démocratie pour tous. Ce que certains appellent la « Pax americana » reflète en réalité une vision partielle de cette conception du rôle international que doivent jouer les Etats-Unis. Cette conviction fait en revanche l’unanimité au sein de la classe politique américaine (aussi bien chez les Démocrates que chez les Républicains). Toutefois, elle aboutit à deux visions de la politique étrangère.

Est venu en premier le courant isolationniste : les Etats-Unis doivent parfaire leur démocratie interne pour être aux yeux du monde son phare le dirigeant à bon port : l’ordre international fondé sur la paix et la démocratie. Il ne faut donc pas, pour les isolationnistes, se laisser distraire par le monde extérieur, mais au contraire parfaire ce qui ne fonctionne pas en interne. On retrouve ici la fameuse « doctrine Monroe » de 1823. Monroe, Président des Etats-Unis, fut en effet le premier à théoriser l’isolationnisme pour en faire une doctrine qui dominera jusque 1917 avec l’entrée en guerre des Etats-Unis dans la Première Guerre Mondiale.

Ainsi, selon Monroe, les Etats-Unis sont maîtres de leur territoire et n’interviennent en aucun cas dans les affaires européennes ou dans leurs colonies. Il s’agit ici de la doctrine traditionnelle des Républicains, qui n’interviennent à l’extérieur que lorsqu’ils estiment que les intérêts des Etats-Unis sont directement menacés (cf. l’intervention en Afghanistan puis en Irak décidée par le Président – Républicain – G.W. Bush). À l’inverse, les Républicains terminent souvent les guerres commencées par les Démocrates.

À l’opposé, on retrouve le courant interventionniste, promu par les Démocrates. Pour eux, les Etats-Unis doivent mener des croisades dans le monde entier afin de « répandre la bonne parole », car ce sont leurs valeurs qui leur intiment de changer le monde par la guerre. Il y a donc, pour les interventionnistes, un rôle dévolu aux Etats-Unis relevant du missionnaire prosélyte. On comprend par ce biais l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917 : Wilson prétextant l’incident du Lusitania put ainsi appliquer la doctrine interventionniste ; d’où les fameux « quatorze points de Wilson » et le rêve de la Société des Nations (dont le traité fut signé par Wilson, mais refusé par un Sénat Républicain). Roosevelt ne manqua pas l’occasion de parachever le projet interventionniste : d’abord en 1940, par la loi prêt-bail, puis par Pearl Harbor. La victoire américaine face au Japon et, dans une bien moindre mesure, face à l’Allemagne nazie, permit ensuite au Président américain Truman de moraliser les relations internationales. La doctrine Truman (1947), valorisant d’un côté le monde libre (celui des Etats-Unis) contre le monde de la tyrannie et du despotisme (celui de l’URSS) permit aux Etats-Unis d’imposer progressivement leur système de valeurs ainsi que leur système économique (notamment par le biais du Plan Marshall). On retrouvera plus tard cette même tendance à moraliser les relations internationales chez Kennedy lors de la guerre du Vietnam.

Notons toutefois, qu’il y a une différence à faire entre l’impérialisme politique, celui des l’État et des puissances coloniales (comme la France et l’Angleterre à l’aube du XXème siècle) et l’impérialisme de marché. Théodore Roosevelt fut l’un de ceux qui prônèrent l’impérialisme politique. Les Etats-Unis, comme nombre de pays aux ressources et capacités développées ou en voie de développement, ont eu une tentation de la puissance « territoriale ». Cette tentation peut être située entre 1890 et 1912. Le président Wilson y mettra fin cette année-là : « Les Etats-Unis ne chercheront plus jamais à ajouter un pouce de territoire par la conquête ».

 

Des mythes renouvelés

Les présidents successifs des Etats-Unis n’ont pas hésité à renouveler ces mythes et à en appeler à l’inconscient populaire en la matière. La principale caractéristique d’une valeur commune est qu’elle fait l’unanimité et que sa remise en question, ou en cause, n’est jamais à l’ordre du jour dans un groupe donné.

Les valeurs américaines ont donc été sans cesse au cœur des campagnes présidentielles et ont régénéré le modèle américain. La politique intérieure étant liée à la politique extérieure, ce qui a été annoncé, ce qui a été pensé, a nécessairement eu un impact sur les relations extérieures des Etats-Unis.

Ainsi J.F. Kennedy, le 15 Juillet 1960, fait explicitement du mythe de la frontière un axe moteur de sa campagne. La « Nouvelle Frontière » est l’espace, la guerre froide, et implique « davantage de sacrifices que de tranquillité ».

Cependant ce sont les années Clinton qui propulsent les Etats-Unis dans la dynamique qui est actuellement leur : lors de son discours de seconde investiture, Clinton obère totalement la différence qu’il y a entre le national et l’étranger. Les Etats-Unis sont à nouveau un phare pour le monde. Les interventions militaires sont justifiées à ses yeux (Somalie, Restore Hope, Yougoslavie) car elles participent au « bonheur du monde ». Le monde est celui lui « plus libre, mais moins stable », ce qui suppose aux yeux de l’establishment américain un rôle de pacificateur du globe pour le pays.

Charles Krauthammer, journaliste américain, écrit ainsi en Aout 1997 un remarque article significatif de la mentalité des années Clinton :

Il y a juste dix ans The Rise and Fall of the Great Power de Paul Kennedy devint un invraisemblable best-seller… Naturellement, il déclencha une mode intellectuelle sur le déclin des États-Unis… Où sont, maintenant, les théoriciens du déclin ?

Militairement, il n’y a jamais eu, au cours des cent dernières années, un aussi grand écart entre la puissance mondiale n° 1 et le n° 2. Même l’empire britannique à son apogée ne disposait pas de la supériorité manifestée par les armes américaines aujourd’hui. Économiquement ? L’économie américaine a plus de deux fois la pointure de sa plus proche concurrente. Nous sommes presque les seuls à jouir d’une inflation basse, d’un chômage faible et d’une vigoureuse croissance…
Culturellement ? Les parents du monde entier combattent vainement la marée des T-shirts et des jeans, de la musique et des films, de la vidéo et du software qui s’écoule depuis les États-Unis et dont leurs enfants sont assoiffés. Il y a eu une culture de masse. Mais il n’y a jamais eu auparavant de culture de masse mondiale. Maintenant il en émerge une et elle est clairement américaine… Tout le monde parle américain.
Diplomatiquement ? Rien de significatif ne se fait sans nous… Jusqu’à ce que les Américains arrivent en Bosnie, la guerre traîne. Quand 1’Amérique se met sur la touche au Moyen-Orient, rien ne bouge. Nous décidons si l’OTAN doit s’étendre et qui y est admis… Le monde bipolaire de la guerre froide n’a pas engendré un monde multipolaire mais un monde unipolaire avec les États-Unis siégeant seuls au sommet…
Nous avons un droit de domination que nous confère notre conquête de 1’« empire du mal » telle qu’elle est survenue après un long combat crépusculaire que l’Amérique a soutenu avec de grands risques et à très grands frais… L’hégémonie américaine est bonne pour le monde… Le système international doit avoir une structure. Et parce que l’arène internationale n’a pas de policiers, pas d’exécutants de décisions, pas de cour de justice avec un réel pouvoir, la structure doit être établie et maintenue par la puissance mondiale dominante. Que préféreraient ceux qui s’irritent de l’hégémonie américaine ? La Chine L’Iran ? La maffia russe ?

La domination américaine est une bénédiction car elle a donné au monde la Pax Americana – une ère de paix internationale et de tranquillité rarement vue. La domination américaine apporte au monde quelque chose de plus : le credo américain. Nous sommes une nation uniquement idéologique. Nous ne nous définissons pas nous-mêmes par la race ou le sang mais par l’adhésion à une proposition si humaine et si attractive qu’elle a, indépendamment de la puissance américaine, obtenu une adhésion universelle.
De la « révolution de velours » de Prague à la place Tian An Men, de quelle Déclaration d’indépendance, de quelle statue de la Liberté les manifestants pour la liberté se sont-ils inspirés ? Droits individuels, gouvernement par consentement, protection contre l’arbitraire du pouvoir, libre échange des marchandises et des idées : nous n’avons pas inventé ces idées. Nous en avons hérité. Nous les avons codifiées. Et maintenant nous les propageons.
Bien sûr, rien n’est éternel, et sûrement pas la domination américaine… Le monde multipolaire est inévitable. Je hasarde une prédiction : il sera plus violent, plus instable et moins libre que le monde d’aujourd’hui… que le moment unipolaire, le moment américain. Puisse celui-ci durer longtemps.

Charles Krauthammer, « America rules : Thank God », Time, 4 août 1997

Dans l’esprit américain du XXIème siècle, la Pax Americana est nécessaire, car bonne pour le monde. C’est encore cet état d’esprit qui domine aux Etats-Unis. Il est cependant contesté, tant par le Président Vladimir Poutine (Munich, 2007) que par les aspirations chinoises à être une puissance non pas mondiale mais régionale. Toutefois, on ne peut comprendre la politique extérieure des Etats-Unis sans revenir à la base, à ce qui a fait ce pays, tant dans ces femmes et ces hommes, que dans leurs valeurs.

 

Maxime Chabane

 

 

  • Philip Freneau, « The Rising Glory of America », Poems, 1902.
  • Samuel McClintock, A Sermon, 1784.
  • Michel de Crevecoeur, What is an American ? Letter to the Abbé de Raynal, 1782.
  • St John Crevecoeur, Letters, 1782.
  • Noah Webster, Oration, 1798.
  • Thomas Paine, The Rights of Men, 1791-1792.
  • Noah Webster, Oration, 1798.
  • Déclaration de l’Indépendance (4 juillet 1776)
  • Déclaration des droits de la Virginie (12 juin 1776)
  • Brochure du Département d’État, entre 1933 et 1951
  • Programme de la « Nouvelle Frontière » de John F. Kennedy, 15 juillet 1960
  • Président J. F. Kennedy, adresse inaugurale, 20 janvier 1961.
  • Lyndon B. Johnson, Discours prononcé après sa prestation de serment, novembre 1963.
  • Discours inaugural du président Reagan, le 20 janvier 1981.
  • Ronald Reagan, Mémoires, Une vie américaine, Jean-Claude Lattès, 1990
  • Discours d’investiture du président B. Clinton
  • Charles Krauthammer, « America rules : Thank God », Time, 4 août 1997

 

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