Aux origines de l’arme nucléaire nord-coréenne

Parmi les idées fausses les plus répandues à l’étranger se trouve celle que la Russie serait responsable de l’apparition de l’arme nucléaire à  Pyongyang. Pourtant, dans la réalité, la contribution de l’URSS puis de la Russie à ce basculement géostratégique d’importance est tout à fait minime. Les puissances occidentales sont en fait les principales  responsables de l’acquisition de cette arme par la Corée du Nord.

Le programme de coopération soviétique : le réacteur IRT-2000

A l’origine, il est vrai que l’Union soviétique a effectivement fourni les premiers supports au développement du programme nucléaire nord-coréen. Après la conclusion d’un accord bilatéral de coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire en 1965, la construction d’un  réacteur nucléaire et d’un laboratoire de radiochimie fut lancée dans la ville de Yongbyon, située à une centaine de kilomètres au nord de la  capitale du pays. Il s’agissait du projet de recherche soviétique – relativement modeste – IRT-2000. Moscou fournissait alors ce type d’aide  aux alliés du camp socialiste et aux pays en développement qui  entretenaient des relations étroites avec la «patrie du socialisme». L’IRT-2000 fut ainsi également livré au Ghana. Ce type de réacteur fonctionnait avec comme combustible, des barres de combustible d’uranium  de fabrication soviétique enrichies à 20%. Les scientifiques soviétiques avaient ainsi rendu impossible l’obtention d’une arme nucléaire à partir  de ce transfert de technologie. Les engins explosifs nucléaires nécessitent, en effet, un degré d’enrichissement de l’uranium approchant les 100% ou du plutonium. A l’instar des autres puissances nucléaires,  l’URSS a alors respecté ses obligations de non-prolifération, exception  faite uniquement pour la Chine qui, sur instructions personnelles de Nikita Khrouchtchev, a reçu toute la documentation et tous les schémas
nécessaires.

Selon les termes de l’accord bilatéral, la participation de spécialistes soviétiques aux opérations régulières de maintenance du réacteur était  obligatoire. C’était un instrument très efficace pour dissuader les Nord-Coréens d’acquérir des armes nucléaires. Si tel avait été le but de  Pyongyang il était aisé pour Moscou de suspendre l’approvisionnement en combustible nucléaire, ce qui aurait signifié l’arrêt inévitable de  l’utilisation de l’IRT-2000. En l’absence de toute velléité nucléaire de Pyongyang, l’URSS continua à fournir du carburant nucléaire jusqu’à
l’effondrement de l’URSS en 1991.

Utiliser ce type de réacteur dans le cadre d’un programme d’armement nucléaire clandestin, aurait nécessité des efforts disproportionnés pour produire la quantité requise de plutonium suffisante pour au moins une charge nucléaire. Il eut fallu remplacer les barres de combustible presque immédiatement après leur immersion dans le cœur du réacteur, alors que le réacteur lui-même aurait dû être stoppé souvent ou changer constamment les paramètres de puissance. Il est techniquement extrêmement difficile de le faire.

Les spécialistes n’auraient pas pu accumuler beaucoup de plutonium car la capacité de l’IRT-2000 n’est que de cinq mégawatts. Il faudrait plusieurs années pour produire la quantité requise de matière fissile. Cela reviendrait à utiliser une voiture plutôt qu’un navire ou un train de marchandises pour transporter une grande quantité de fret. Bien sûr, les Coréens ont utilisé le combustible irradié IRT-2000 pour extraire un certain nombre d’isotopes de samarium, d’iode, de ruthénium, etc. En 1975, ils ont même réussi à obtenir 300 grammes de plutonium. Mais cette quantité est très éloignée de la masse critique. La durée de vie de ces isotopes était très courte et ne convenait non seulement pas pour un engin explosif, mais pas même pour la réalisation d’expériences simples visant à étudier les propriétés physiques, mécaniques et chimiques de ces éléments. Soulignons tout de même que les Nord-Coréens ont reçu, par l’intermédiaire du comité compétent du Conseil de sécurité des Nations unies, l’autorisation d’acquérir du cobalt radioactif en Russie à des fins médicales. Cela prouve sans équivoque que le réacteur IRT-2000 fourni par l’ex-URSS ne fonctionne plus, et qu’incriminer la Russie sur le développement l’arsenal nucléaire nord-coréen est une contre-vérité.

« Calder Hall » : la technologie anglaise au service de Pyongyang

Comment la Corée du Nord a-t-elle pu acquérir la capacité de produire du plutonium pour ses armes nucléaires ? Le responsable de ce succès des physiciens nord-coréens est un réacteur anglais mis en service au début des années 1980. Ce dispositif n’a rien à voir avec les projets soviétiques – Pyongyang a simplement eu accès aux plans du réacteur « Calder Hall » conçu dans les années 50, et mis en libre accès pour les
membres de l’AIEA, que Pyongyang rejoint à la demande pressante de Moscou. Selon certains experts, des solutions techniques ont également été empruntées au TG-1 français.

Pourquoi le choix s’est-il arrêté sur ce type de réacteur atomique? C’est assez simple. “Calder Hall” utilise de l’uranium faiblement enrichi. Il n’est pas nécessaire d’enrichir le combustible, ce qui signifie que les riches gisements d’uranium de Corée du Nord peuvent être utilisés. En outre, il n’est pas nécessaire de purifier l’eau pour le refroidissement – un avantage considérable dans les conditions de pénurie d’énergie en Corée du Nord. La puissance du réacteur « Calder-Hall » est plusieurs fois supérieure à celle de l’IRT-2000. Dans le même temps, un certain nombre de caractéristiques montrent de manière convaincante que les Nord-Coréens ont choisi le réacteur Calder Hall précisément à cause de la possibilité de produire du plutonium, car du point de vue de la production d’énergie, ce type de réacteur n’est pas très efficace et comporte de nombreux inconvénients.

L’intérêt de ce type de réacteur est que du plutonium 239 peut y être produit. Les Nord-Coréens n’ont pas pu immédiatement construire une  quantité suffisante de l’isotope requis. Ainsi, le premier essai nucléaire  enoctobre 2006 a échoué, probablement à cause d’une quantité insuffisante d’isotope de plutonium 239. Cependant, des essais nucléaires ultérieurs ont réussis à produire une puissance de plusieurs dizaines de kilotonnes, ce qui indique que les Nord-Coréens sont parvenus à séparer le plutonium 239 des autres isotopes formés dans le réacteur.

 

Un certain nombre de questions demeurent. La plus importante est de savoir pourquoi les Anglais, sachant avec certitude que les Nord Coréens avaient reçu les plans de leur réacteur par l’AIEA, n’ont pas manifesté la moindre inquiétude à ce sujet. Appât du gain pour les ingénieurs et les compagnies anglaises, stratégie de tension, il est en tout cas évident que sans une aide occidentale, les Nord-Coréens n’auraient jamais pu acquérir l’arme nucléaire.

 

Xavier Moreau

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