SESLJ, la Serbie et les Etats-Unis

La libération inattendue de Vojislav Šešelj des geôles du TPIY (Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie) et son retour temporaire dans sa mère patrie ont eu plusieurs conséquences en Serbie, à la fois politiques, économiques et culturelles. Le gouvernement actuel en place à Belgrade, coalition hétéroclite socialo-nationaliste (SPS-SNS), mais très favorable à une intégration euro-atlantique, a pris peur et commencé à étouffer dans les médias officiels les informations concernant la libération de Šešelj. Au même moment la population se demandait, dans les premières heures de son arrivée, quel piège, de la part de la communauté dite « internationale », se cachait derrière cette libération soudaine.


Photo : AFP / Andrej Isakovic

Pourtant les forces du parti radical Serbe semblent bien faibles, faites de vieux nationalistes sans réels cadres et de nostalgiques de la Grande Serbie. Le retour de Šešelj ne semble créer de secousse politique telle que l’échiquier politique serbe s’en retrouve remodelé profondément. En fait, nous devons aller chercher sur d’autres terrains, autrement plus concrets, les réelles questions de fond posées par la livraison de Šešelj à Belgrade.

Vers une refondation des forces patriotiques sur une ligne pro-russe et anti-UE?

La livraison de Šešelj a tout d’abord créé une secousse parmi les forces souverainistes, jusque là assoupies et bien en mal de contrer les actions du pouvoir en place. Dès le lendemain de son arrivée à Belgrade, les forces souverainistes ont commencé à entamer des négociations en vue de la création d’un bloc patriotique ; déjà le surlendemain, un rapprochement officiel entre le DSS, parti de centre-droit du très gaulliste Vojislav Koštunica et le mouvement « Dveri Srpske », coalition de groupes nationalistes autour de l’Eglise orthodoxe serbe, s’est effectué afin de tendre vers une sorte de « Bloc National ».

Šešelj a défendu une ligne anti-UE, anti-OTAN et pro-Russie. Or c’est justement sur ces trois points que le DSS et « Dveri srpske » rejoignent les déclarations de Šešelj après son retour à Belgrade. Le président du Parti radical serbe annonce ainsi, lors de sa conférence de presse du 14 novembre : « Nous devons réunit tous les patriotes serbes, tous ceux qui sont pour un rapprochement avec la Russie et contre l’UE »et « Le parti radical serbe soutient une collaboration avec la Fédération de Russie et avec tous les pays frères ; l’entrée de la Serbie dans l’Union européenne serait un cataclysme pour l’Etat et tout le peuple serbe. »

Reprenant la tendance slavophile défendue dès le XIX°siècle par les patriotes serbes, Šešelj maintient sa forte russophilie : « Je remercie la Russie qui m’a sauvé la vie quand j’ai fait la grève de la faim 28 jours et le TPIY avait laissé mourir de faim : c’est le gouvernement russe qui a accepté mon plan en 6 points».
« Les Russes ne nous empêchent pas de nous intégrer à l’UE : ils nous laissent choisir notre voie ». Par ces propos Vojislav Šešelj veut redonner une place à la Serbie sur l’échiquier européen. Il propose de tourner le dos définitivement à l’Europe occidentale, responsable d’une politique de dumping commercial sur les produits agricoles vis-à-vis de la Serbie depuis les sanctions économiques imposées à la Russie. « Nous devons choisir entre l’Ouest responsable d’un génocide contre le peuple serbe –allusion aux années 1990 et aux bombardements de l’OTAN- et l’Est qui nous a toujours aidés et dont les membres ont versé leur sang pour notre liberté –référence aux combattants, russes, tchèques et slovaques durant les deux guerres mondiales ».

Vojislav Šešelj veut redonner une place à la Serbie sur l’échiquier européen. Il propose de tourner le dos définitivement à l’Europe occidentale, responsable d’une politique de dumping commercial sur les produits agricoles vis-à-vis de la Serbie depuis les sanctions économiques imposées à la Russie.

Vojislav Šešelj tient d’abord par ces propos à replacer le Parti radical serbe au coeur de l’opposition. Absent de la scène politique locale pendant 12 ans, il n’en a pas moins influé sur les valeurs du camp conservateur ; d’un autre côté, ses propos radicaux le placent dans une situation difficile tant les aspirations de la population ont changé par rapport aux rêves de Grande Serbie des années 1990. S’il réussit à renforcer son programme social, afin de répondre aux attentes criantes d’une population touchée fortement par le chômage et la crise économique, il pourra songer à replacer le Parti radical au centre de l’opposition.

Choqué par la scission de 2008 au sein même du camp radical (Nikolić et Vučič avaient créé le SNS parti majoritaire actuel au pouvoir) et surtout ayant approché au cœur le système atlantiste (12 ans de prison à La Haye), ses idées sont à analyser dans le cadre d’une refondation du programme national serbe. S’il parvient à convaincre l’opinion serbe de cesser toute intégration à l’UE et se raccrocher à l’Union eurasiatique et à la CEI, Vojislav Šešelj peut prétendre à un jouer un rôle important.

Le TPIY a démontré son caractère inutile

Le retour de Šešelj à Belgrade remet au centre du débat la véritable collaboration, depuis l’éviction brutale de Slobodan Milošević, que tous les gouvernements sauf celui de Koštunica, ont entretenu avec le Tribunal Pénal International de La Haye -on se souvient des jeunes activistes d’Otpor, formés en Hongrie, qui en octobre 2000 ont évincé du pouvoir le président serbe. Plus de 86 Serbes ont été jugés et mis en prison en quinze ans, parfois dans des conditions indignes des démocraties –mise en quartier de haute sécurité, aucun contact avec la famille, transit par plusieurs prisons anonymes- et plusieurs y sont morts de manque de soins, sans compter les suicides. Quand on sait que, durant la même période, seuls deux Croates ont été jugés et que l’arrestation de l’albanais Haradinaj s’était, sous la pression directe des Etats-unis, terminée par un non lieu, on comprend l’extrême méfiance de la population serbe vis-à-vis de la justice internationale et de tout ce qui a trait à la gouvernance mondiale. Le leader du parti radical serbe clamera lors du meeting du 15 novembre à Belgrade : « Aucun Croate de Croatie n’a été condamné auprès du TPIY, tous les Albanais jugés ont été libérés, alors que les condamnations de 20, 25 ans ou à perpétuité sont réservées aux Serbes ». Vojislav Šešelj a bien compris le but du TPIY et il dénonce ce qu’il ressent comme la volonté, par l’Occident, d’éradiquer l’élite militaire et politique de la Serbie post-communiste : « Ils sont jugés parce qu’ils se sont battus pour la défense de leur patrie »

Plus de 86 Serbes ont été jugés et mis en prison en quinze ans, parfois dans des conditions indignes des démocraties –mise en quartier de haute sécurité, aucun contact avec la famille, transit par plusieurs prisons anonymes- et plusieurs y sont morts de manque de soins, sans compter les suicides.

Toujours le deux poids deux mesures menée par l’empire américain et ses affidés : on récompense ses amis même les plus barbares alors que l’on voue aux gémonies les représentants de peuples gênants la bonne marche de l’empire.

La question nationale serbe remise au premier plan

Le retour de Šešelj place également au premier plan la question nationale et surtout celle des Serbes de tous les pays voisins. Dans les jours suivants les dirigeants des pays voisins les plus hostiles à la Serbie, se sentant soutenus par la communauté pseudo-internationale, ont comme dans une sorte d’expiation de leurs pêchés, réactivé tous les ressorts de leur politique anti-serbe. Le Ministre de la Justice de Croatie, Orsat Miljenić, a menacé Belgrade de la réaction des Croates voulant mettre sous condition la poursuite des négociations d’intégration à l’UE. Mr Miljenić a renforcé le rôle de la Croatie dans ce processus d’adhésion en affirmant que tant que la Serbie n’aura pas arrêté et jugé d’autres présumés criminels de guerre, le chapitre 23 des accords d’adhésion ne sera pas respecté et donc les négociations avec l’UE interrompues ; quand on sait que la Croatie est rentrée dans l’UE peu après avoir obtenu en novembre 2012 l’acquittement d’ Ante Gotovina, un des plus grands criminels de guerre en 1991-1995, on voit à quel point le système UE-Otan soutient ses collaborateurs, même les moins démocratiques !

Enfin ce n’est peut-être pas un hasard si la visite du premier Ministre albanais, programmée depuis plusieurs mois, s’est déroulée le lendemain de la livraison de Vojislav Šešelj à Belgrade. Monsieur Edi Rama a profité du knock-out que cela représentait pour le gouvernement de Belgrade pour venir parader au triangle si sensible de Serbie du sud (Preševo-Medvedja-Bujanovac) et serrer la main à des manifestants arborant fièrement le drapeau de la Grande Albanie !

Quand on sait que la Croatie est rentrée dans l’UE peu après avoir obtenu en novembre 2012 l’acquittement d’ Ante Gotovina, un des plus grands criminels de guerre en 1991-1995, on voit à quel point le système UE-Otan soutient ses collaborateurs, même les moins démocratiques !

On en veut encore pour preuves les provocations devenues habituelles du Gauleiter de Bosnie, Monsieur Valentin Inzko. Le haut représentant de l’UE, en fait gouverneur omnipotent placé par l’UE à la tête de la Bosnie et ayant tout pouvoir discrétionnaire, a simplement forcé, comme au bon vieux temps de l’occupation, le marché bosniaque au lobby agro-alimentaire de l’UE. Alors que la Bosnie n’est ni membre de l’UE ni n’a signé de traité d’adhésion, le sieur Valentin Inzko a décidé, au-dessus de toute autorités bosniaque démocratiquement élue, de déverser de produits laitiers UE de mauvaise qualité sur le marché de Bosnie-Herzégovine. On voit par cet épisode dramatique la catastrophe que serait pour la Serbie une intégration à l’UE trop rapide, dont l’agriculture bio et familiale actuelle serait bonnement et simplement avalée par les combinats agro-alimentaires UE.

Le danger ici est grand de voir l’axe Zagreb/Sarajevo/Tirana, comme au plus belles heures de la collaboration avec le III° Reich, s’appuyer sur l’Oncle Sam pour enfoncer un coin dans le fragile Etat serbe et parachever le processus d’éclatement des Balkans.

Conclusion : une population serbe fatiguée ?

Les Serbes ne pensent pas à un possible retour au premier plan de Vojislav Šešelj. Mais les échecs du Premier ministre actuel Aleksandar Vučić, la dégradation rapide de la situation économique et l’acceptation par Belgrade de négocier avec les autorités de Priština (reconnaissance de facto de l’indépendance du Kosovo) ont fini de jeter le discrédit sur le gouvernement de coalition actuel.

Par ailleurs, même s’ils ne soutiennent pas le programme de Grande Serbie défendu par Šešelj prônant la récupération des terres serbes perdues (Krajinas croate et bosniaque plus Kosovo-Métochie), la majorité des Serbes ont été scandalisés par le traitement infligé à Šešelj, à l’image de ce que le TPIY a fait depuis 1998 avec les autres détenus serbes. Il est resté 11 ans en prison en détention provisoire sans qu’aucune preuve n’ait été apportée contre lui ; pire le traitement infligé de refus de le soigner du cancer en dit long sur les méthodes du Nouvel ordre mondial et sur ce que le système euro-atlantique inflige, sur ses marches, aux peuples récalcitrants.

 

Alexis Troude

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