En ce printemps 2024, alors que plane autour de l’Ukraine la menace d’un retour de la guerre en Europe, le 80ème anniversaire du débarquement en Normandie offre aux chefs d’états et de gouvernements membres de l’OTAN et de l’UE l’occasion d’une mise en scène pour resserrer leur lien tutélaire avec la puissance américaine face à la Russie. Pour les chefs d’états et de gouvernement membres de l’OTAN et de l’UE, il s’agit de resserrer le lien tutélaire avec la puissance américaine, si bien qu’il est aujourd’hui difficile d’imaginer qu’il y a 60 ans, le Général de Gaulle avait tout bonnement refusé de se déplacer pour commémorer les 20 ans du Jour J qu’il appelait le débarquement des anglo-saxons.

De Gaulle 1964 : « Non, non, ne comptez pas sur moi ! »

1964 fut en France l’année de commémoration des cinquante ans du début de la première guerre mondiale et des vingt ans de la libération. A cette occasion, le Général de Gaulle souhaitait que soit mis à l’honneur avant tout les faits d’arme de la France combattante et son effort pour retrouver sa liberté et sa grandeur : la résistance en France occupée, les grands maquis du Vercors et des Glières, le débarquement en Provence de la 1ère armée d’Afrique, la libération de Paris et de Strasbourg par la 2ème DB de Leclerc et enfin, Reims et Berlin avec la France présente et partie à la Victoire en mai 1945…

Le 6 juin 1964 ; le général de Gaulle, alors Président de la République française refusa de rencontrer le président américain Lyndon Johnson et le premier ministre britannique Harold Wilson sur les plages de Normandie le jour du 6 juin. C’est qu’il ne pouvait pas oublier qu’en 1944, la France avait été délibérément tenue à l’écart des préparatifs du débarquement par les Anglais et les Américains. Charles de Gaulle, Président de la nouvelle Vème République en 1964, ne souhaitait pas voir les Français s’abandonner à l’illusion qu’ils ne devaient leur liberté qu’à la seule magnanimité de la puissante Amérique. Dans le Salon Doré de l’Élysée, il avait livré sans ambages son sentiment sur ce point à son jeune porte-parole Alain Peyrefitte qui l’avait précieusement noté sur ses carnets[1] :

« Les Américains ne se souciaient pas plus de libérer la France que les Russes de libérer la Pologne ! (…)  Ils étaient bien décidés à s’installer en France comme en territoire ennemi, et vous voudriez que j’aille commémorer leur débarquement, alors qu’il était le prélude à une seconde occupation du pays ? Non, non, ne comptez pas sur moi ! »

4 juin 1944, veillée d’arme dans le wagon de Churchill 

Le dimanche 4 juin 1944 le Général de Gaulle avait été convié à déjeuner en Angleterre par Winston Churchill qui lui avait dépêché deux avions à Alger. La rencontre eut lieu près de Portsmouth dans le train spécial où le premier ministre britannique tenait son quartier général. Ce dernier informa alors le Général de Gaulle de l’imminence du débarquement, puis il tenta en vain d’aborder la délicate question de l’administration civile en France après le succès de l’opération Overlord. Le sens de ce mot anglais signifiant Suzerain n’échappait à aucun des Français présents. Les élections présidentielles aux États-Unis prévues en novembre 1944 approchaient. Le Premier Ministre se fit donc le messager de Roosevelt en conseillant à son hôte d’aller rendre une visite de courtoisie la Maison Blanche où il était vivement espéré. Le Président américain, qui ne voulait pas reconnaitre le chef du gouvernement provisoire de la République française, cédait pour des raisons électorales sous la contrainte de son opinion publique sans vouloir pour autant formuler d’invitation officielle. Opposant une sourde oreille et feignant de ne rien entendre, de Gaulle répondit qu’en ces heures graves il était plus utile d’être en Angleterre qu’aux États-Unis et que rien ne pressait… Dans le wagon de Churchill, la fin du déjeuner approchait lorsque l’orage éclata. De Gaulle ulcéré reprocha vivement au Premier ministre Britannique d’avoir totalement abandonné toute la conduite de la guerre aux Etats-Unis sans chercher à imposer la moindre vision européenne. Soudain, le vieux lion qui s’était jusqu’alors péniblement contenu, éclata hors de lui en rugissant de toutes ses forces qu’entre de Gaulle et Roosevelt, il préférerait toujours Roosevelt, qu’entre les Français et les Américains, les Anglais choisiraient toujours les Américains… et qu’entre le continent et le grand large, ce serait toujours le grand large ! Pour Churchill, qui la portait depuis 1940, la croix de Lorraine pesait bien lourdement sur ses épaules. Mélancolique, le Premier Ministre finit par porter un toast à de Gaulle qui n’avait jamais accepté la défaite ! En réponse ce dernier leva son verre à l’Angleterre, à la victoire, à l’Europe !

14 juin 1944, de Gaulle quitte la plage de Courseulles en jeep pour se rendre à Bayeux…

AMGOT

Depuis l’été 1940, l’administration démocrate américaine traitait avec le gouvernement de Vichy et persistait dans cet état d’esprit à l’été 1944 par son refus de reconnaître la légitimité du gouvernement provisoire de la république française et son chef. Contre de Gaulle, Roosevelt avait d’abord joué fin 1942 à Alger la carte de l’Amiral Darlan et puis celle du Général Giraud en 1943… Et août 1944, à l’approche de Paris, cet aveuglement conduisait alors les services américains à tenter une ultime manœuvre pour mettre la France sous tutelle auprès de Pierre Laval, l’homme de Vichy qui avait souhaité la victoire de l’Allemagne et d’Édouard Herriot, ministre radical de la IIIème République et Président de la Chambre des députés de 1940 qui avait offert sur un plateau les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain en juillet 1940 à Bordeaux. En attelant à son char la défaite et la collaboration, la Maison Blanche attendait en retour un gouvernement français non pas sans peur et sans reproche, mais assurément plus traitable que celui du Général de Gaulle. Comme en Italie et bientôt en Allemagne l’armée américaine devait prendre en charge l’administration civile française en déployant l’AMGOT[2], c’est-à-dire un gouvernement militaire allié en territoires occupés. Des billets de banque avaient été imprimés aux États-Unis pour être mis en circulation avec un cours forcé dès les premiers jours de l’invasion. Pour de Gaulle, cette basse manœuvre se résumait à une affaire de fausse monnaie. Le président américain n’aimait pas cet officier français ombrageux au patronyme étrange et qui se prenait pour la France… Un homme identifiant à ce point son destin personnel à celui de la nation et s’imposant à la tête de la France face au reste du monde sans légitimité démocratique ne pouvait, aux yeux du président américain, qu’être un apprenti dictateur ou un dingue !

Retrouver sa liberté et sa grandeur…

Seule la victoire des forces alliés soviétiques et anglo-saxons a seul permis de vaincre la puissance militaire allemande à l’est et à l’ouest.

L’opération Overlord n’aurait sans doute pas connu le même succès s’il n’y avait eu à l’est la formidable pression exercée par l’offensive Bagration. Le général de Gaulle savait bien tout cela et combien aussi il était juste de se recueillir à la pensée du sacrifice de ces jeunes hommes venus d’Amérique, d’Angleterre et du Canada, de Norvège, de Pologne ou d’ailleurs et qui reposaient désormais pour toujours dans la terre des grands cimetières militaires de Normandie. Mais cette sympathie n’obscurcissait pas pour autant son jugement sur le fait que l’objectif de cette extraordinaire opération amphibie n’avait nullement été de restaurer la souveraineté française. En 1944, le pays redevenait tout simplement un champ de bataille de la guerre mondiale, comme il l’avait été en 1940.  Il fallait pour les forces alliées traverser ce théâtre au plus vite pour venir frapper le cœur industriel de l’Allemagne dans la Ruhr et la Sarre. Les Anglais avaient prévu de pousser le long du littoral de la Manche et de la mer du nord en direction des Pays-Bas pour mettre le territoire de Londres et du sud de l’Angleterre hors de portée des bombes volantes V1 puis se rendre maître des grands ports d’Anvers et de Rotterdam qui commandent l’entrée de la vallée du Rhin. Les Américains de leur côté avaient prévu de déborder Paris par le nord et le sud. La capitale de la France n’était pas pour eux un objectif militaire. Pour les Français, Paris était en revanche l’objectif absolu ! Le seul but – que s’était fixée le Général de Gaulle à Londres depuis le 18 juin 1940 pour que la France retrouve sa liberté et sa grandeur. C’est pour réinstaller un Etat souverain que le général de Gaulle est entré dans Paris malgré les communistes et le très démocrate président Roosevelt.

En décembre 1964, André Malraux clôtura cette année de mémoire, par une cérémonie et un discours de légende aux accents de barde antique pour transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon. Les seuls français présents le 6 juin 1944 sur les plages de Normandie furent les 177 fusiliers marins français du Commando Kieffer opérant dans le cadre discret du First Special Service Brigade, une unité britannique qui rendait compte de ses activités exclusivement au gouvernement de sa Majesté et non pas au gouvernement provisoire de la République Française. Aussi en dépit de leur incontestable bravoure, ces combattants attendront 60 ans avant de recevoir des mains du président Jacque Chirac en 2004 la reconnaissance de la nation. Lorsqu’il considérait qu’on lui avait manqué, le général de Gaulle était inflexible.

Soigner la blessure de 1940

La France qui commémorait la libération en 1964 venait de refermer avec la guerre d’Algérie l’un des plus longs chapitres guerriers de son histoire[3] ouvert en 1939. Depuis 1945, le pays avait connu grâce à l’aide américaine et au plan Marshall, une période de croissance économique extraordinaire. 15 millions d’enfants étaient nés qui grandiraient dans une société nouvelle et n’aurait sans doute jamais à connaître la guerre.

Le Général de Gaulle chef de l’État depuis 1958 appartenait à une génération née avant 1914 dont la personnalité s’était formée dans la certitude d’appartenir à une grande nation dont les moyens allaient de soi et avec laquelle le monde devait compter. Chez de nombreux Français, cette certitude avait volé en éclats en juin 1940. L’Amérique aussi elle-même avait été stupéfaite par ce naufrage. Outre-Atlantique, la sympathie pour la France dans le malheur ne s’était jamais démentie mais ce pays était devenu à leurs yeux accessoire.

Lors d’une conversation loyale qu’il avait eue à Paris au début de 1945 avec le principal conseiller de Roosevelt Harry Hopkin, le Général de Gaulle lui avait expliqué « que le souffle froid qu’il pouvait sentir à son abord provenait de cette impression que les États-Unis ne considéraient plus la grandeur de la France comme nécessaire au monde et à eux même ».


[1]Alain Peyrefitte : C’était de Gaulle, tome 2, Paris, 1997

[2]Allied military government for occupied territories

[3] 1939 – 1945, 2ème guerre mondiale ; 1946 – 1954, guerre d’Indochine ; 1954 – 1962, guerre d’Algérie.

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Jean de Joinville

7 thoughts on “1964 : de Gaulle, la libération et le « Jour J »

  • il faut absolument lire les “Mémoires” de de Gaulle. Il les a écrites précisément pour nous, les générations suivantes et les patriotes, afin que nous puissions nous faire une idée par nous-mêmes de ce qu’il a fait et de pourquoi il l’a fait. Ce n’est pas une religion mais un témoignage, qui nous permet de nous faire ensuite notre propre jugement. Il faut lire autant les “mémoires de guerre” que les “mémoires d’espoir” dédiées à la part du bâtisseur civil et aux problématiques du temps de paix (institutions, économie, monnaie, comptes-publics, décolonisation, démographie, identité, Europe, modernisation, relations internationales, vie politique, etc.). De Gaulle était parfaitement conscient des limites de son époque. Il savait qu’il était un simple “passeur” de l’héritage national, et que l’avenir, forcément inconnu et imprévisible, serait écrit en leur temps par les générations futures. Il avait la foi dans le plus beau sens du terme, avec sa part d’ombre et de mystère…

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  • bonjour Xavier

    l’avantage de ce cirque, c’est que l’état profond européen est quasiment démasqué dans son intégralité…
    je pense qu’il fallait qu’il en soit ainsi.
    maintenant les gens, en dehors des décérébrés, savent de quel côté se trouvent et pour qui bossent leurs dirigeants !!
    bonne continuation, on ne lâche rien !!!

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  • Il y avait déjà du rififi entre les USA et la France (libre et occupée) en Afrique du nord et aux Antilles dès le début du conflit et même avant que les États-Unis ne rentrent en guerre. Des accords commerciaux douteux sur du blé et de l’essence semèrent le trouble entre les USA, le Royaume-uni, la France et l’Allemagne. Roosevelt ne s’est jamais soucié du sort de la France, tandis que les affaires commerciales et territoriales l’intéressait au plus haut point. C’est toute la différence entre un président issu de l’aristocratie et aux moeurs chahutées et un président érudit issu d’un milieu aux valeurs familiales fortes. Moeurs chahutées transmises comme héritage pour l’un et valeurs familiales pour l’autre. Exemple de l’expression de la cellule familiale dans le corps social et la nation, ou comment prétendre gouverner, alors que l’on est toxique pour ses proches. On ne tisse pas de beaux draps avec du mauvais fil.

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  • Très bon article, sauf sur un point. Vous dites “Depuis 1945, le pays avait connu grâce à l’aide américaine et au plan Marshall, une période de croissance économique extraordinaire”. C’est faux. Le plan Marshall contribue à seulement… 3% de l’effort financier produit. 97%, c’est la France. C’est-à-dire, nécessairement, celle que le maréchal Pétain a édifiée, avec le retour aux vertus défendues aujourd’hui par.. la Russie. Les 30 Glorieuses, en réalité, c’est Vichy. Je suis prêt à défendre ce point de vue factuellement devant n’importe qui. On peut lister les reconstructions morales, techniques, scolaires, éducatives, sanitaires, entrepreneuriales etc. durant la guerre: c’est fabuleux. Les ingénieurs des 30 Glorieuses, c’est largement à Vichy qu’on les doit, par exemple. On ne l’a plus jamais fait, même sous De Gaulle après guerre. D’ailleurs, De Gaulle a décapité l’armée et les ministères des hommes excellents qui faisaient une ossature puissante. Rancunier, il a voulu tout effacer. Bien mal lui en a pris, il l’a d’ailleurs un peu payé: les communistes auraient sa peau 20 ans plus tard…

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    • Premièrement le plan maréchal est un plan d’asservissement des état unis de la France on nous donne l’argent pour construire des Macdonald donc première pierre de l’infiltration culturelle des États-Unis en France deuxième point le maréchal petit n’est pas le responsable des trente glorieuse l’argument que de gaulle par égaux à saboter l’armée ne tien pas il a écris ver l’armée de métier et personne dans les haut grader l’ont écouté c’est les politicien qui on donner au général son grade de général de brigade temporaire pas l’armée c’est lui qui lancer le plan le concorde l’arme nucléaire edf je suppose que ça ce passe de commentaires

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    • Premièrement, ce n’est ni de Gaulle ni Pétain, ce sont les Français qui font l’économie française ! De même que ce ne sont pas “les ressources” mais notre activité (intellectuelle et manuelle) qui fait notre prospérité. Ceci-dit, Pétain a fait tourner l’économie française au profit de l’étranger : c’est un cas de spoliation archétypique totalement indéfendable. Il a consenti à l’asservissement politique, économique et moral du pays. Il a d’ailleurs gouverné avec de nombreux socialistes (Laval, etc.). Il était acquis aux idées corporatistes (“tout dans l’état, rien hors de l’état, rien contre l’état” comme disait Mussolini… c’est à dire du collectivisme à la sauce ethno-nationale). Pétain était un agnostique républicain. Au contraire, de Gaulle, de son côté, était un authentique catholique, attaché à l’indépendance nationale, aux libertés publiques, à l’économie de marché et à la dignité de l’individu. De Gaulle a remis aux mains des Français leur destin national : c’est à eux d’en faire bon usage.

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