Le Kosovo-Métochie, entre terre et ciel

Photo : Nakkas Osman / Couleurs d’Istanbul

I- Le Kosovo-Nord, la terre des héros

Au monastère de Banjska, nous sommes accueillis par Teodosjie, l’évêque orthodoxe de l’éparchie de Raška-Prizren (englobant le Kosovo-Métochie et le Sandjak de Novi Pazar). Il nous impressionne par sa haute stature et son regard porté au loin ; malgré les bombardements de 1999 « dûs à la domination des Etats-Unis sur l’Europe », Teodosjie nous rappelle la longévité des liens qui nouent depuis le XI° siècle la France et la Serbie. Et en guise de bienvenue Teodosije nous invite à la fête l’Ilinden, grande fête religieuse orthodoxe.

Puis comme pour un pèlerinage, nous montons à pied jusqu’au monastère de Banjska. Datant du XIII° siècle, le monastère de Banjska est situé dans un écrin vert, surplombant la vallée menant à Leposavić plus au nord. Ses fortifications faites de pierres et de briques attestent de la puissance de l’Etat médiéval serbe des Nemanjić qui entre le XII° et le XIV° siècle dominèrent toute la région. L’église, qui a été marquée par les vicissitudes de l’histoire, a gardé son plan d’ensemble avec des murs extérieurs en briques. Lorsque le père Georges nous accompagne à l’intérieur, nous sommes saisis, comme dans d’autres monastères serbes, par la hauteur de la coupole et l’impression d’immanence qui s’en dégage. Un travail minutieux et très long est entrepris par les moines pour restaurer les fresques datant su XIII° siècle ; le sol d’origine a été entièrement rebâti.

Comme dans tout monastère orthodoxe, nous sommes ensuite accueillis par la confrérie. Nous discutons en compagnie d’une peintre réputée et des deux autres moines, à la fois de sujets matériels comme de spiritualité, sous un auvent en bois fort agréable par une fin d’après-midi touchée par la chaleur continentale. Lorsque je surprends sur un des murs de l’auvent une inscription en l’honneur du club de football de l’Etoile rouge, le Père Georges m’explique qu’en effet ce sont les supporteurs du grand club de la capitale serbe qui se sont cotisé pour payer la construction de cet auvent. Et comme pour rajouter à ce tableau humanitaire, il nous explique comment ces « enfants du bitume », originaires des banlieues belgradoises, se ressourcent ici en prenant la pelle et le marteau pour reconstruire l’église et sa chapelle.

Nous partons le lendemain pour Gazimestan, au cœur de la plaine du Kosovo, à 35 kilomètres au sud de Mitrovica. C’est là, sur ces grandes plaines, que l’armée du roi Lazare a mené une bataille héroïque contre les troupes ottomanes du sultan Murat ; là aussi au cinq centième anniversaire de la bataille de Kosovo Polje a été fêté en 1989 avec un million de Serbes, par Slobodan Milošević. L’endroit n’est pas entretenu, malgré la présence de deux policiers du Kosovo. Mais à chaque étage des vers du poème épique nous accompagnent jusqu’au firmament ; au sommet nous dominons toute la plaine du Kosovo ; la carte de bronze nous montre exactement où se plaçaient les armées ottomanes. Nous avons le sentiment de voir arriver ces troupes neuf fois supérieures, remontant d’Asie, derrière nous les seigneurs serbes, hongrois ou tchèques déferlant sur la plaine. Un sentiment de grande quiétude nous anime car, tel Miloš Obilić s’étant sacrifié en tuant le sultan Murat, nous sommes là entre ciel et terre. Mais également un sentiment plus triste nous émeut. Les policiers disent se plaindre comme nous du mauvais entretien de la tour comme des pelouses environnantes ; il semble que les autorités du Kosovo rechignent à faire quoi que ce soit pour remédier à cette situation !

En contrebas, à trois kilomètres, se trouve la tombe du sultan Murat. Dynamitée en 2007 par des extrémistes albanais, elle a été entièrement reconstruite à l’aide des contributions de la Turquie et de la communauté turque du Kosovo. Un jardin à la turque entoure le monument, entre parterres ombragés et décorations fleuries. Lorsque nous rentrons à l’intérieur du bâtiment confiné, nous sommes saisis à la fois par le calme et par la solennité du moment. Du sol au plafond des décorations géométriques et des allégories entrelacées de versets du Coran ; mais surtout au milieu le linceul de Murat surmonté d’un énorme turban blanc. Or une femme vient vers nous : sa famille turque est venue d’Ouzbekistan dès qu’ils ont su pour l’acte de vandalisme. Ils font partie des « Turbedari », c’est-à- dire les gardiens du mausolée depuis 600 ans. Dans un serbo-croate parfait, elle nous explique que ce lieu saint est une fierté pour les Turcs du monde entier, mais qu’ils doivent se protéger quotidiennement des chicaneries des autorités kosovars comme du petit vandalisme albanais.

II-Kosovska Mitrovica débordante d’énergie

A Mitrovica même règne une ambiance énergique et sereine. Même si de temps à autres des incidents se produisent encore, la ville qui a été pendant des années en état de siège est aujourd’hui dans un calme relatif. Le motel où nous logions avait sa vitrine criblée de balles car son propriétaire, en désirant louer ses locaux aux autorités centrales du Kosovo, avait « pactisé avec le diable » selon les nationalistes locaux). Le meilleur signe de ces temps révolus est le fameux pont où Albanais et Serbes s’essaient timidement mais résolument à se promener sur l’autre rive de l’Ibar ; devant le pont, entre le café Dolce Vita et le monument aux morts serbes de la guerre de 1999, des carabinieri italiens se prennent en photo – signe que les temps ont changé !

Du côté albanais de la ville, les masures décrépies et les carioles moyenâgeuses que l’on voyait encore il y quelques années ont été remplacées par des trottoirs neufs agrémentés de parterres de fleurs ; la grande mosquée en centre-ville est flambant neuve. Côté serbe, les kiosques construits à la va-vite par les réfugiés de la guerre de 1999 ont été remplacés par des magasins ayant pignon sur rue ; du centre vers le pont, une zone piétonne qui ne déparerait dans aucune de nos villes est jour et nuit traversée de badauds jeunes et joviaux. Et comme toujours en Serbie, une multitude de « kafići », mi-cafés mi-boîtes de nuit, vous accueillent à grands coups de « Vive la France ».

Dans tout Kosovska Mitrovica règne une énergie que seules les zones frontalières savent développer. Cette bourgade d’à peine 20 000 habitants est devenue la « capitale » de la « Communauté des communes du Kosovo-Nord », incluse dans l’accord de 2014 signé entre les autorités auto-proclamées du Kosovo et Belgrade. A côté d’une représentation de l’OSCE, les principales institutions serbes y résident : municipalité, commissariat, hôpital et université. Par exemple, Marko Jakšić, ancien médecins et à la tête du parti et inspirateur du Kosovo-Nord, nous a expliqué que pendant toutes les crises inter-ethniques (1999, 2004) cet hôpital recevait chaque jour des blessés non-albanais venus de toutes les parties du Kosovo. Encore aujourd’hui, à cause de l’apartheid imposé par les autorités de Priština, de nombreuses familles serbes vivant dans les enclaves au sud de la région et n’ayant pas accès aux services de santé albanais doivent au péril de leur vie franchi plusieurs barrages policiers et faire plusieurs heures de route pour venir faire soigner leurs enfants ou leurs femmes aux urgences à Mitrovica.

Cette énergie que l’on ressent dans toute la ville réside dans le fait que la principale institution de Kosovska Mitrovica est la Faculté de Philosophie. Il faut savoir qu’en 1999, les professeurs non-albanais de l’université de Priština en ont été expulsés et ont dû trouver refuge à Mitrovica. L’ « Université de Priština en siège temporaire à Kosovska Mitrovica » comprend donc des professeurs serbes, turcs, roms ou goranis et fonctionne comme une institution de l’Etat serbe. Celui-ci, afin d’y attirer le plus de monde possible, a doublé les salaires de ses enseignants mais surtout pratiqué une politique très attractive. Une chambre étudiante propre et moderne et les trois repas quotidiens en restaurant universitaires coûtent en tout et pour tout à peine… 30 euros mensuels aux parents. Cela explique le nombre astronomique de 11 000 étudiants, venus des quatre coins de la Serbie, attirés à la fois par la qualité de l’enseignement, la somme modique des logements et les commodités offertes (bibliothèque en accès libre et internet).

Cela donne à la ville un vrai dynamisme et une réelle envie d’entreprendre. Sous la place centrale, lieu de toutes les manifestations patriotiques depuis 199 9 et où a été érigé une grandiose statue du roi Lazare pointant du doigt les plaines de Kosovo Polje, un lieu paradisiaque développe ses activités enchanteresses tous les soirs. Maria, peintre diplômée et artiste émérite, a repris il ya deux ans un local de 100 mètres, qu’elle a transformée en centre culturel privé. La journée se partage entre cours de dessin pour enfants et causeries autour d’un bon verre de vin de Métochie ; le soir cet endroit décoré façon Belle époque avec beaucoup d’originalité se transforme en lieu dynamique. Lundi exposition sur les Eglises du Kosovo-Métochie réalisée par le professeur de géographie Dragan Radovanović, mercredi lecture de textes historiques et vendredi un bœuf avec des musiciens jazz très inspirés ; on n’a pas de quoi s’ennuyer dans cette ville-frontière !

III-Des élections explosives

Pour la troisième fois depuis l’auto-proclamation de l’indépendance du Kosovo se déroulaient des élections législatives le 11 juin 2017. Dans un contexte de grave crise économique (taux de chômage officiel de 28 %, mais de plus de 63 % chez les jeunes) cette élection à la proportionnelle a vu une participation satisfaisante, ainsi que l’adhésion de la minorité serbe. Le parti « Srpska », soutenu par Belgrade, avait donné l’ordre de participer afin de s’insérer au plus haut niveau de l’Etat ; il faut savoir que les Serbes, représentant 9 % de la population étaient assurés, dans un système à clé nationale, d’avoir 10 postes au Parlement. Ils avaient déjà dans la législature précédente une place de vice-ministre au gouvernement central de Priština. Mais le « Parti du Progrès » mené par Jakšić avait lui décidé de boycotter les élections, car selon lui les Serbes, en participant, reconnaissent de fait l’existence de l’Etat auto-proclamé du Kosovo. La liste « Srpska » a finalement obtenu 4,8 % des voix, ce qui lui permet d’envoyer 9 députés au parlement de Priština. Les autres minorités (Bochniaques, Turcs, Roms et Goranis) obtenaient plus de 10 %.

Du côté albanophone, les enjeux étaient bien entendu différents. Plus de la moitié du corps électoral albanais, résidant à l’étranger faute de travail suffisant au pays, a voté de l’extérieur, ce qui en dit long sur l’état de la démocratie au Kosovo. La plate-forme Parti Démocratique du Kosovo (PDK), Alliance pour le Kosovo et Initiative pour le Kosovo a obtenu 34,6 % des voix. L’actuel président Hashim THACI , leader du PDK, pensait pouvoir confier les rênes du pays à Ramush HARADINAJ, à la tête de l’Alliance. Si c’était le cas, on aurait à la tête du Kosovo un homme déjà jugé deux fois par la Cour internationale pour crimes de guerre et encore sous le coup de poursuites pénales à Belgrade. Cet ancien guérillero de l’UCK n’a de cesse depuis le début de la campagne de provoquer les Serbes, en proclamant notamment que « les Russes rendraient le meilleur des services à Belgrade en appuyant l’intégration de la Serbie à l’OTAN » ou que « Le Kosovo-Nord comme la vallée de Preševo seront deux de mes principales priorités quand je serai élu ».

Derrière ce bloc nationaliste on trouve la coalition Ligue démocratique du Kosovo (LDK) du défunt Ibrahim Rugova, l’Alliance pour le Kosovo de l’homme d affaire Pacolli et « Initiative alternative » avec 26,75 % des voix. Plus réformiste, pro-européenne et moins entâchée par les souvenirs de la guerre de 1999, cette coalition a l’appui des chancelleries occidentales pour former la base du nouveau gouvernement.

Mais cette pression extérieure est combattue par le parti « Vetevendosje » (Autodétermination) du fougueux et incorruptible Albin Kurti. 25,81 %Placée sur un programme social de gauche mais farouchement indépendantiste, Vetevendosje n’accepte depuis sa création aucun compromis et rejette toujours l’accord de Priština de 2015 qui stipulait qu’en échange de réformes pro-UE, les Serbes obtiendraient une autonomie du Kosovo-Nord. Or c’est dans un système à la proportionnelle où il faut un parti-pivot, Vetevendosje qui a obtenu 25,81 % des voix qui pourrait tirer son épingle du jeu dans les tractations actuelles et voir parvenir au poste de Premier ministre son leader Albin Kurti.

Placé sur une ligne jusqu’au boutiste, notamment sur la question serbe, l’ accession au pouvoir d’Albin Kurti non seulement remettrait en cause le laborieux processus d’intégration euro-atlantique, mais signerait aussi un danger imminent pour l’existence même des minorités sur le sol kosovar. L’autre alternative, moins probable, qui consisterait à former un gouvernement autour de la plate-forme nationaliste albanaise et revancharde PDK-AK-IK, signifierait la mainmise sur le Kosovo des clans mafieux de la Drenica , l’effondrement économique et social et l’abcès d’un Etat-voyou au cœur de l’Europe.

Entre la peste et le choléra, la situation ressortie des élections législatives au Kosovo risque de perturber les choix de l’UE quant à l’avenir de toute l’ Europe du sud-est.

 

Alexis TROUDE, 18 juin 2017

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