Russie en Amérique Latine : pièges et opportunités

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Le 23 janvier 2019, Juan Guaido, président du parlement vénézuélien, s’autoproclame Président de la République par intérim en vertu de dispositions constitutionnelles des plus contestables. Le jeune homme de 35 ans reçoit immédiatement le soutien d’une flopée de puissances occidentales, et surtout celui des Etats-Unis, signalant une opération d’ingérence qui ressemble bel et bien à celles menées par la CIA en Amérique Latine dans les années 1970. Quoi que l’on puisse penser de cette auto-proclamation, le second mandat de Nicolas Maduro semble en tous les cas débuter dans des conditions particulièrement difficiles. La Russie a promptement réagi et défendu le président vénézuélien bec et ongles.

Quelques jours avant le pronunciamiento de Guiado, néanmoins, la très pertinente et « renseignée » plateforme en ligne russe « Colonel Cassad » reprenait un long article de Dmytro Strauss. Ce billet, initialement publié sur un blog d’information ukrainien plutôt marqué à gauche, est une vision éclairée et sévère du Venezuela, pays où l’auteur réside depuis plusieurs années. Si l’on s’y fie, le Président Maduro, pourtant jusque-là peu chahuté par les médias internationaux, est personnellement responsable de la terrible situation actuelle de son pays.

Une élection totalement anti-démocratique

Strauss s’attaque tout d’abord au narratif de l’équipe dirigeante actuelle, qui prétend que la dernière élection présidentielle est incontestable, puisque Maduro aurait recueilli 67% des suffrages exprimés.

Les commissaires politiques du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV), parti au pouvoir, ont il est vrai commencé par priver près de la moitié des électeurs de leur droit de vote en instrumentalisant la justice électorale, et parmi eux tous ceux qui pouvaient représenter une opposition politique avérée au système. Cette même justice électorale a invalidé l’essentiel des candidatures dissidentes, même celles issues du PSUV, suite à de nombreuses mises en examen pour des faits de corruption ou de traîtrise à la patrie des plus suspects.

Afin de stimuler l’électorat, le gouvernement a aussi contraint les votants à renouveler leurs « Carnets de la Patrie » (sortes de carnets de rationnement) dans des tentes directement situées à la sortie des urnes. Malgré ce dispositif, véritable chantage à la nourriture, seuls 32% des votants se sont finalement déplacés lors des dernières élections présidentielles.

A supposer qu’il n’y ait eu aucune fraude électorale, ce dont on peut légitimement douter, Maduro aurait donc en réalité été élu par un peu moins de 11% des Vénézuéliens en âge de voter. Le manque évident de charisme du Président vénézuélien, à mille lieux de celui de Hugo Chavez, ne peut à lui seul expliquer cette profonde désaffection.

Les chavistes, écartés du pouvoir, sont revanchards

Strauss revient ensuite sur l’habilité de Maduro, homme d’appareil de premier ordre, qui est parvenu à verrouiller les organes de pouvoir vénézuéliens au profit de son entourage, et à en exclure les « chavistes ».

A l’occasion des deux coups de force et mouvements de répression de l’opposition de 2014 et 2017 Maduro a profité des évènements pour massivement écarter les compagnons de route historiques d’Hugo Chavez de la direction politique, administrative, judiciaire, diplomatique, économique et militaire du pays sous prétexte d’affaires de corruption ou d’entente avec un ennemi invisible,. Cette purge lui a par exemple permis de « démissionner » Rafael Ramirez, représentant permanent du Venezuela aux Nations Unies et vieux confident de Chavez, de son poste en 2017. Très respecté parmi les chavistes et, comme eux, de plus en plus critique des dérives du gouvernement, il est toujours menacé de mille maux par la justice et les services de renseignement de son pays.

Depuis son exil tenu secret, Ramirez a commencé à publier début 2018 des textes acerbes à l’encontre du pouvoir vénézuélien, et à formuler des appels de plus en plus explicites à renverser le « dictateur et traître Maduro ». Tout récemment encore, 27 membres de la Garde Nationale Bolivarienne ont été placés sous les verrous par le renseignement vénézuélien. Ils sont suspectés d’avoir fomenté une énième tentative, vraie ou supposée, de coup d’état militaire. Leur incarcération, signe des temps à Caracas, n’a pas manqué de provoquer d’importants troubles et affrontements dans les rues de la capitale, troubles encore exacerbés par les déclarations de Guaido.

Le désastre économique en cours

Strauss revient finalement sur le désastre économique du Venezuela et, c’est là le plus intéressant, sur la perception qu’ont les Vénézuéliens de l’aide financière reçue de l’étranger, notamment de Chine et de Russie.

La réalité économique, sociale et sécuritaire du peuple vénézuélien est tragique, le pays ayant notamment connu un taux d’inflation dépassant les 800.000% en 2018. Dans le privé comme dans le public, le revenu disponible des travailleurs s’est effondré. Nombre de fonctionnaires se voient désormais contraints d’améliorer l’ordinaire en travaillant le plus clair de leur temps à leur compte. Les services publics les plus élémentaires ne sont plus vraiment assurés, santé, police et éducation y compris. Les distributions de nourriture du gouvernement, devenues indispensables, font elles-mêmes l’objet de détournements, la plupart des « kits » accordés aux familles leur parvenant à moitié vides. Le pays, qui était jugé relativement sûr jusqu’en 2013, est parallèlement devenu le plus dangereux du monde en nombre d’homicides pour 100.000 habitants.

Plus désastreuses les unes que les autres, les frasques économiques du Président Maduro ont constitué un frein à la diversification de l’économie, et elles ont largement contribué à vider plus de la moitié des réserves d’or du pays. Ces dernières ont été dilapidées en garantie de la création d’une improbable crypto-monnaie pétrolifère, qui se voulait une alternative aux transactions en dollars, et qui est déjà un échec retentissant.

La Chine et la Russie ont volé au secours du Venezuela en décembre 2018. Elles lui ont respectivement consenti un prêt de 5 milliards de dollars, et un plan d’investissement dans les secteurs pétrolier et minier de 6 milliards de dollars. Strauss nous apprend néanmoins que la population vénézuélienne et les « chavistes » voient ces plans de soutien d’un très mauvais œil : ils les considèrent moins comme une aide à la lutte contre l’impérialisme américain que comme une tentative de « colonisation sino-russo-cubaine », et donc d’ingérence directe tout aussi condamnable que celle des USA.

La Chine est de plus en plus présente en Amérique du Sud, où elle est devenue le premier investisseur dans nombre de pays, et le premier partenaire commercial du géant brésilien. Ce « petit » prêt de 5 milliards s’inscrit sans doute dans le cadre actuel de sa stratégie de pénétration commerciale « douce » (certains diraient d’encerclement). En ce qui concerne la Russie, en revanche, la démarche semble un peu différente, et elle n’est pas dénuée de risque.

Luttes d’influence en Amérique Latine

La Russie connaît peu et mal l’Amérique Latine, ce qui s’explique naturellement par des considérations géographiques, linguistiques et historiques. Au nom de la Doctrine Monroe, qu’il n’a pas abandonné en dépit de la relative indifférence de Donald Trump, l’état profond américain la considère en revanche comme sa zone d’influence privilégiée, avec plus ou moins de réussite.

Les Russes ont historiquement abordé cette partie du Monde durant la guerre froide, principalement via leur allié cubain. Bien qu’initialement bolivarien stricto sensu (il nous faut rappeler ici que le bolivarisme était une doctrine nationaliste conservatrice s’opposant à la doctrine libérale colombienne santandériste), Hugo Chavez s’est laissé influencer par certains penseurs marxistes. A l’inverse, Nicolas Maduro est un pur produit marxiste-léniniste, qui s’est par la suite converti par opportunisme au bolivarisme. En tout état de cause, le Venezuela s’est progressivement inscrit dans une démarche d’opposition totale avec les États-Unis, et, par réflexe inverse, de rapprochement avec Cuba puis, indirectement, la Russie. En grande pragmatique, cette-dernière n’a naturellement pas fermé sa porte à une nation sud-américaine qui ne lui était pas ouvertement hostile.

Sans doute en réponse à la stratégie d’encerclement du territoire russe d’une OTAN aujourd’hui totalement aux mains des néo-conservateurs, les Russes ont, pour la première fois en Amérique du Sud, réalisé un exercice militaire de faible ampleur début décembre 2018. Il s’agissait de l’atterrissage de deux bombardiers au Venezuela et, partant, d’un message laissant deviner aux États-Unis que la Russie dispose elle aussi des moyens de venir les « chatouiller » dans leur zone d’influence directe. Suite à cet exercice, et aux annonces d’investissements directs russes dans l’économie vénézuélienne, la rumeur à Moscou voulait que les Russes réfléchiraient à la possibilité d’ouvrir une base permanente de bombardiers au Venezuela.

Étant donnée la situation politique pour le moins fragile de Caracas, et l’hostilité de la population aux plans d’aides étrangers, il est cependant légitime de se poser la question de la pertinence de cette dernière idée, et plus généralement du soutien apporté par la Russie à Nicolas Maduro.

Un signe passé inaperçu pourrait signaler l’amorce d’un petit virage stratégique, et confirmerait le réalisme de la diplomatie russe : lors du récent G20 de Buenos Aires, Vladimir Poutine a largement souligné sa volonté de développer des relations beaucoup plus poussées avec l’Argentine, et surtout avec le Brésil. S’il ne s’est pas déplacé pour la prestation de serment de Jair Bolsonaro le 1er janvier 2019, Poutine a néanmoins délégué le Président de la Douma, Vyacheslav Volodine, pour l’y représenter. Celui-ci a pu s’entretenir quelques instants, et fort cordialement, avec le nouveau président brésilien.

Convergences de vue entre Russes et Brésiliens

En dépit de la relative admiration que Jair Bolsonaro déclare porter au « patriote » Donald Trump, et de certaines batailles communes aux deux présidents, la ligne de conduite du nouveau gouvernement brésilien, où l’on retrouve une très forte proportion d’officiers supérieurs, est dans la lignée de la doctrine du pragmatisme responsable du Président militaire Ernesto Geisel (1974-1979).

Comme développé dans plusieurs articles précédemment publiés sur Stratpol et ailleurs, c’est bien cette doctrine qui a provoqué le désalignement stratégique du Brésil sur les Etats-Unis en 1977, et une relation que l’on peut depuis qualifier de compliquée entre les deux nations. La doctrine militaire brésilienne s’illustrait dès les années 1920 par ses envies de maîtrise du territoire et du destin national, et l’armée a par conséquent été à l’initiative du développement des nombreuses industries stratégiques du pays. Ces industries ont toutes contribuées à limiter au maximum la dépendance du Brésil vis à vis de l’étranger. D’un point de vue géopolitique, l’armée a aussi articulé l’idée d’un exceptionnalisme brésilien, et du nécessaire leadership régional du Brésil, qu’elle souhaite à terme voir devenir l’une des grandes puissances mondiales.

Autrement dit, les forces vives du nouveau Brésil, tout comme celles de la Russie de Vladimir Poutine, ont une approche multipolaire, multilatérale, raisonnable et souverainiste des relations internationales. La garde rapprochée de Bolsonaro est extrêmement sensible aux marques de respect que peuvent lui porter d’autres grandes et moyennes puissances, et le fait est que la Russie a été pour l’heure extrêmement mesurée et respectueuse – contrairement, soit dit en passant, à la France du Président Macron.

Les relations commerciales entre Brésil et Russie sont encore assez limitées en volume, et elles portent essentiellement sur des matières premières. Les possibilités de nouveaux rapprochements économiques, technologiques et stratégiques sont pourtant nombreuses et évidentes. La Russie a déjà démontré qu’elle était le seul soutien de poids du Brésil dans ses ambitions de siège permanent au conseil de sécurité, et cette démarche devrait du reste pouvoir peser sur la qualité des relations entre les deux pays à moyen et long terme.

A l’inverse du Venezuela, de surcroît, qui s’est inscrite dans une démarche sociétale libertaire et marxiste parfaitement compatible avec l’idée du globalisme, le Brésil de Bolsonaro est en phase avec la Russie dans son approche de la société civile. Neutralité totale du service public, lutte contre la théorie du genre, retour aux valeurs traditionnelles de respect de l’église et de la patrie, lutte contre l’influence politique et sociétale des oligarques, liberté d’entreprendre plutôt que liberté d’entreprise, respect supérieur des industries stratégiques, lutte contre l’influence néfaste d’ONGs étrangères au service d’intérêts souvent douteux, ne sont que quelques-uns des choix et points communs les plus frappants entre ce nouveau Brésil et la Russie de Vladimir Poutine. Cela leur vaut à tous deux d’être classés par la presse internationale comme des nations « illibérales ».

Le Venezuela de Maduro n’est pas dans une situation tenable

Le socialisme du Venezuela de Maduro n’a en revanche clairement pas le vent en poupe en Amérique du Sud. Il semblerait même que l’histoire lui donne tort, à mesure que le Continent bascule plutôt dans le camp inverse. Revenant peut-être à une définition plus traditionnelle du bolivarisme, le Président bolivien Evo Morales lui-même avait assisté à la prestation de serment du nouveau président brésilien, félicitant chaudement son « frère » Jair Bolsonaro.

Le flot massif de réfugiés économiques en provenance du Venezuela vers le Brésil vient désormais ajouter un problème sécuritaire, humain et économique majeur à l’hostilité idéologique réciproque entre les deux pays. Colombie et Pérou subissent aussi, directement ou indirectement, la situation humanitaire vénézuélienne. Les trois pays se sont donc empressés de reconnaître les prétentions de Guaido, au nom d’un « tout sauf Maduro » finalement compréhensible.

Alors qu’elle secoue certaines rédactions, y compris à Moscou, l’idée d’une intervention militaire brésilienne au Venezuela (éventuellement avec le soutien de la Colombie) paraît pourtant irréaliste. Elle se heurte aussi aux habitudes de l’armée brésilienne, nettement plus versée dans l’exercice du soft power que dans les conflits directs. Pour Bolsonaro, le « front » se situe de toutes façons à l’intérieur même du Brésil. Il ne pourrait pas se permettre de déployer des forces armées à l’étranger, et donc de manquer à ses promesses électorales de rétablissement rapide de l’ordre, de la sécurité, et du progrès économique sur le territoire national – en tous cas pas pendant cette première législature.

Jair Bolsonaro a en réalité déjà affaibli Maduro en supprimant sine die les nombreux programmes d’échanges économiques jadis organisés (à perte) entre le Brésil, le Venezuela et Cuba par Lula et Dilma Rousseff. L’ouverture des comptes de la Banque Nationale de Développement (BNDES) de Rio de Janeiro a en outre révélé le financement d’opérations frauduleuses massives entre le constructeur brésilien Odebrecht et le gouvernement de Caracas (de l’ordre de 12 milliards de reals – 3 milliards d’euros), plongeant le Venezuela dans un embarras supplémentaire.

Une opportunité historique pour la Russie en Amérique du Sud

La tentation est grande (et dans une certaine mesure légitime) pour les Russes de s’opposer frontalement aux États-Unis sur le dossier vénézuélien. La légitimité et le soutien populaire du Président Maduro sont cependant particulièrement faibles, et il impossible de prévoir jusque quand l’armée de ce pays, plus patriote et chaviste que socialiste, soutiendra vraiment le régime. Dans ces conditions, un soutien inconditionnel à l’actuel gouvernement vénézuélien constitue sans doute un pari risqué.

La Russie a cependant une opportunité historique, celle de conserver ses relations stratégiques actuelles avec le Venezuela, et d’en nouer de fortes avec le Brésil. Il lui suffirait pour cela de se poser en garant objectif et raisonné des discussions qui se noueront entre les différentes parties en présence : gouvernement, opposition, militaires, nations limitrophes. Tous ces acteurs ne manqueront pas de rapidement remarquer la finesse de la diplomatie russe, qui contraste fortement avec l’habituelle suffisance des étatsuniens. Un coup de maître consisterait du reste à rapprocher militaires vénézuéliens bolivaristes et brésiliens, dont la vision de l’indépendance de l’Amérique du Sud est finalement assez proche – et qui ne sont ni les uns ni les autres dupes des manœuvres réelles du deep state américain.

Bien au-delà, il s’agirait là pour la Russie de la première pierre d’un fastidieux travail de fond destiné à séduire et persuader un nouveau grand allié potentiel que ses intérêts géostratégiques de long terme coïncident bien plus qu’il ne l’imagine avec les siens.

 

Nicolas Dolo

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