Elections présidentielles au Brésil 2018, Jair Bolsonaro ou l’envie de puissance brésilienne. Episode 3 : BOLSONARO, Monstre Fasciste ou Brésilien ‘‘Pur Jus’’?

Episode 1 : Le Brésil et sa stratégie de puissance

Episode 2 : De la Tutelle des Etat-Unis à l’ambition internationale

 

Né en 1955 à CAMPINAS (Etat de Sao Paulo), ancien militaire, Capitaine Réserviste et Député Fédéral de l’Etat de Rio de Janeiro depuis 1991, Jair BOLSONARO a choisi depuis quelques années de se faire remarquer par ses sorties médiatiques très polémiques109 plutôt que ses propositions politiques concrètes. Le ‘‘machisme’’ du Député plaît cependant au Brésil, où il est en 2017 la personnalité politique la plus suivie sur les réseaux sociaux110. Lors des dernières élections de 2014, il est (de très loin) le député qui reçoit le plus grand nombre de suffrages dans l’Etat de Rio de Janeiro111.

Encore et toujours présenté comme nationaliste, homophobe, raciste, défenseur de la dictature militaire112, d’extrême-droite113, ‘‘ultra-libéral’’114, Jair BOLSONARO annonce son affiliation au Parti Social Libéral (Partido Social Liberal – PSL) en janvier 2018 et sa candidature à la Présidence de la République115.

On peut néanmoins s’interroger sur les raison qui ont pu amener le peuple brésilien et l’essentiel des milieux d’affaires114 à placer ce personnage, que les médias et l’essentiel de la classe politique considèrent comme peu fréquentable, en haut des sondages16.

 

Photo : Reuters / Bruno Kelly

 

a) Une situation politique, sociale et sécuritaire inédite

Les scandales de corruption du Mensalao11 et du Lava Jato12 ont profondément affecté la société civile au Brésil. Les brésiliens imaginaient et avouaient assez volontiers que leurs politiciens étaient corrompus, mais ils étaient loin d’imaginer l’ampleur des pratiques, érigées en véritable système, qui furent dévoilées116. Malgré des politiques sociales qui ont sensiblement contribué à améliorer le quotidien de millions de brésiliens, le ‘‘Père du Peuple’’ Lula DA SILVA est largement soupçonné d’être le grand organisateur de ce système affairiste et criminel. Sa chute laisse par conséquent la majorité de la population indifférente voire satisfaite (54% de satisfaction, 6% ne se prononcent pas)117.

La quasi-totalité de la classe politique actuelle est touchée par l’un ou l’autre de ces scandales118 : ex-Président Lula DA SILVA condamné et incarcéré ; Présidente ROUSSEFF empêchée et inculpée ; Président de la Chambre des Députés condamné et incarcéré ; Président du Sénat inculpé et démis de ses fonctions ; 80% à 90% des députés et sénateurs fédéraux actuellement entendus par la Justice ; scories de politiciens locaux dans les états fédérés inculpés et/ou emprisonnés, etc.

A la crise politique s’ajoute une crise économique, qui en est une conséquence directe et affecte sévèrement le quotidien de nombreux brésiliens25. La défiance vis à vis des dirigeants d’entreprises publiques, lesquels ont largement contribué au système généralisé de corruption, et indirectement à la crise économique, est par conséquent également très importante119.

La situation sécuritaire n’en finit par ailleurs pas d’alerter la rue brésilienne120. Malgré de réelles améliorations en matière de criminalité dans les années 2000, le Brésil figure toujours dans le Top 20 des pays les plus violents au monde121 (198 morts violentes par jour en 2017 !)122. De nombreuses affaires révélant le comportement totalement barbare de certains malfaiteurs (décapitations de membres de gang rivaux lors d’affrontements en prison123,  attaques et meurtres de sang froid124, etc.) contribuent grandement au sentiment d’insécurité des brésiliens, en particulier dans les grandes métropoles.

L’Etat de Rio de Janeiro est un exemple particulièrement emblématique de la gabegie politique et sécuritaire du pays : déjà remarqué pour son importante criminalité et sa criminalité organisée liée au trafic de drogue125, empêtré dans d’énormes scandales de corruption et d’incompétence notoire, puis affecté dans ses recettes par le scandale ‘‘Lava Jato’’/Petrobras (la société pétrolière nationale est un contributeur majeur à son budget annuel), il a tout simplement fait faillite en 2017126. Le gouvernement fédéral est venu à sa rescousse, lui imposant un plan d’économies dont il n’est guère en mesure de respecter les termes. De nombreux policiers, peu ou pas payés, se sont désintéressés de leur métier ou se sont organisés en milices privées rackettant les habitants en échange de leur protection (‘‘Liga da Justiça’’)127.

 


Photo : REUTERS/Ueslei Marcelino

 

b) Un discours qui séduit l’homme de la rue

Dans une analyse livrée au journal Nexo128, les deux politologues Véra CHAIA et José Alvaro MOISES tentent de décrypter les raisons de l’engouement populaire pour BOLSONARO :

  • La notion de ‘‘fondamentalisme’’ : Jair BOLSONARO peut se targuer de ne jamais avoir été inquiété dans la moindre affaire de corruption ou de trafic d’influence, une performance assez rare dans le paysage politique brésilien. A ceux qui prétendent qu’il serait devenu d’extrême droite, ses alliés répondent qu’ils est en réalité devenu ‘‘fondamentaliste’’, un concept volontairement vague de ‘‘chevalier blanc’’. ‘‘Etre fondamentaliste, cela signifie ne pas voler d’argent public, c’est donc un compliment’’dit par exemple le Sénateur Magno MALTA, fidèle du candidat.
  • L’intransigeance sur les questions de sûreté : l’exaspération de la population sur ces questions, exacerbée par la crise de Rio de Janeiro, permet au candidat de gagner de nombreux points. Pour BOLSONARO, ‘‘un bon bandit est un bandit mort’’, tandis que ‘‘la violence se combat par la violence’’129. Il déclare volontiers vouloir donner carte blanche à la Police Militaire pour éliminer physiquement les criminels lorsque cela est nécessaire. Cette rhétorique peut paraître choquante ou simpliste vue d’Europe ou d’Amérique du Nord, mais elle est pourtant approuvée par la grande majorité des brésiliens, toutes classes sociales confondues.
  • Les concepts de liberté et de patriotisme : Prétendant vouloir ‘‘rendre les brésiliens fiers de leur drapeau’’, Jair BOLSONARO rejette systématiquement les accusations d’antidémocratie ou d’autoritarisme qui lui sont souvent opposées. Son analyse de la dictature militaire de 1964 à 1984, période à laquelle il se réfère fréquemment, est qu’elle avait pour objet de défendre ‘‘la liberté et la démocratie’’ face au péril communiste. Le péril serait aujourd’hui celui de la sécurité et de la souveraineté selon BOLSONARO. Or, tous bords politiques confondus, les questions de sûreté et le patriotisme sont bien celles qui mobilisent le plus les brésiliens.
  • Les excès du Politiquement Correct : Inspiré de pratiques désormais courantes aux Etats-Unis, le Politiquement Correct a fait une entrée fracassante dans le paysage du Brésil depuis la fin des années 1990. Mais nombreux sont désormais ceux qui reprochent la mort de la liberté de parole130 dans une société que beaucoup de ses habitants estiment peu conflictuelle car très métissée. ‘‘Fort en gueule’’ et peu diplomate avec les minorités protégées par le politiquement correct, Jair BOLSONARO parle en définitive une langue dans laquelle le brésilien moyen se reconnaît volontiers.
  • La présence de Dieu : Le discours d’ouverture de campagne du candidat BOLSONARO ne doit rien au hasard, et en particulier pas ses nombreuses références au divin. ‘‘En mission pour Dieu’’131, celui-ci capitalise sur le fort sentiment religieux et le conservatisme qui prévalent au Brésil. Originellement catholique, il s’associe aussi fréquemment aux (puissantes) églises baptistes que fréquentent ses enfants, et il est un invité récurrent du club hébraïque de Rio de Janeiro132.
  • Le ‘‘mitraillage’’ économique, politique et judiciaire : Très liée à son vocabulaire anticorruption et sécuritaire ferme, la notion de ‘‘mitraillage’’133 de BOLSONARO séduit également de nombreux brésiliens. A travers cette expression, il déroule un projet devant aboutir à une salve de nominations de dirigeants d’entreprises publiques ; à la privatisation de certaines d’entre elles, jugées trop instrumentales dans les récents scandales de corruption ; au remplacement de magistrats jugés trop progressistes, et à la nomination du médiatique Juge MORO, en charge du ‘‘Lava Jato’’, au Tribunal Suprême ; et plus généralement à la réduction du nombre de ministres et au renouvellement massif du personnel politique.

 

Brazilian deputy Jair Bolsonaro gestures during a press conference he called to announce his intention to run for the Brazilian presidency in the October 2018 presidential election, at a hotel in Rio de Janeiro on August 10, 2017.<br /> A controversial politician and former army paratrooper, Bolsonaro called himself the "patriot" Brazil needs, adding he is the answer to Brazil's rampant corruption, crime and economic malaise. He won more votes than any other congressman from Rio de Janeiro state in the last general elections in 2014 and polls currently show him tied in second place for the presidency, behind leftist former two term president Luiz Inacio Lula da Silva. / AFP PHOTO / Apu Gomes (Photo credit should read APU GOMES/AFP/Getty Images)
Image : APU GOMES/AFP/Getty Images)

 

c) Un candidat politiquement peu classifiable

Malgré son étiquette à la ‘‘droite de la droite’’ voire à l’extrême droite du paysage politique brésilien, Jair BOLSONARO est en réalité assez difficile à classer dans une quelconque famille idéologique.

Rogério MAESTRI s’essaie sans grand succès dans le journal GGN134 à définir quelles pourraient être les réelles idées politiques du candidat. Il réfute le simplissime qualificatif de ‘‘fasciste’’, qu’il estime injuste et peu fondé, et il remarque que BOLSONARO a changé neuf fois de parti politique135 durant sa carrière. MAESTRI semble désarçonné par le fait que BOLSONARO puisse parvenir à conjuguer des positions économiquement libérales, politiquement souverainistes, sociétalement hyper-conservatrices, et socialement progressistes.

On ne peut finalement que donner raison à l’analyse du journaliste, qui demande quelques développements :

  • Un libéralisme très ambigu : Jair BOLSONARO déclare à qui veut l’entendre qu’il ne connaît rien à l’économie136, et qu’il préfère donc laisser les spécialistes en parler à sa place. Cela lui permet de s’affranchir de débats qui pourraient fâcher ou de promesses qu’il ne pourrait plus tard tenir… Chargé de séduire ou rassurer le patronat et les entrepreneurs137, l’économiste Paulo GUEDES est présenté comme le probable Ministre des Finances d’un futur gouvernement BOLSONARO. C’est un véritable néo-libéral, favorable à des privatisations massives138 afin de réduire le volume de la dette externe du pays et le poids des intérêts qui y sont associés sur le budget national. La gauche brésilienne ne manque pas de critiquer ce choix, mais elle fait du coup preuve d’esprit tout à fait partisan. Les politiques savent en effet très bien qui est le véritable référent de BOLSONARO en matière économique : l’économiste Adolfo SACHSIDA. SACHSIDA est beaucoup plus mesuré et interventionniste139 que GUEDES, et il intègre grandement la notion d’industries stratégiques dans son raisonnement. Sur des sujets tels que celui de PETROBRAS, il affirme ainsi que privatiser certaines sous-structures techniques du géant pétrolier pourrait être une bonne idée, mais qu’il n’est pas question d’abandonner le contrôle du groupe en tant que tel. Jair BOLSONARO ne faisait en tout début de campagne pas mystère de sa préférence pour un Etat fort, ni pour la défense des intérêts des sociétés brésiliennes, en particulier celles jugées les plus stratégiques128. Il a récemment réaffirmé cette préoccupation et largement relativisé son soutien à l’idée des privatisations de grande ampleur140.
  • Un vrai souci de l’intérêt national : A plusieurs reprises par le passé, Jair BOLSONARO s’est montré très véhément concernant les prises d’intérêts étrangers dans son pays. Il déclarait par exemple que la Chine est ‘‘non pas en train d’acheter AU Brésil, mais d’acheter LE Brésil’’139. Il citait encore dans l’affaire Embraer le Président militaire GEISEL141 (au pouvoir de 1974 à 1979), qui questionnait en 1997 les choix de ses successeurs (en l’occurrence Fernando COLLOR et Itamar FRANCO, tout simplement qualifiés d’‘‘incapables’’) : ‘‘Le Brésil va-t-il devenir une colonie des Etats-Unis’’142 ? L’Institut Libéral Brésilien, ouvertement pro-étatsunien, lui reproche et lui demande instamment ‘‘d’oublier GEISEL’’143. La gauche brésilienne critique tout autant BOLSONARO et son admiration des modèles américain et israélien, le comparant volontiers au Président Donald TRUMP21. Lorsqu’il est interrogé sur ce sujet, néanmoins, le candidat fait finalement beaucoup moins état d’une volonté d’alignement avec les Etats-Unis que d’une envie de copier son système protectionniste et de défense de l’intérêt national. Il a ainsi vertement interpellé le Président TEMER lorsque ce-dernier n’a pas souhaité remplacer les Etats-Unis (fin de non-recevoir du Président TRUMP sur ce dossier) en tant que leader de négociation du ‘‘Trans-Pacific Partnership’’ (TPP). Il est depuis revenu sur ses propos, reconnaissant le problème de perte possible de souveraineté juridique et économique que soulèverait un tel traité134.
  • Des positions très conservatrices : Les positions du candidat sur les minorités, le droit des femmes ou la morale publique constituent une arme que ses opposants brésiliens et internationaux ne manquent pas d’agiter20. Elles ne constituent pourtant pas nécessairement un désavantage dans le contexte du Brésil. Comme aperçu plus haut, sa ‘‘langue de la rue’’ est appréciée par une bonne partie de la population. Les églises protestantes ‘‘évangélistes’’, très puissantes dans le pays, notamment parmi les classes populaires (plus de 20% de la population en 2017144), tiennent en outre très régulièrement un discours sur les homosexuels, la famille ou le droit d’avortement tout à fait en phase avec les propos de BOLSONARO. On notera à ce propos que la candidate de gauche Marina SILVA, de confession pentecôtiste, s’est vue retirer tout soutien de la part des trois ‘‘grandes églises’’ évangélistes du Brésil (Eglise Universelle du Règne de Dieu, Eglise Baptiste et Assemblée de Dieu) après avoir suggéré dans un entretien la possibilité d’un référendum sur l’avortement (l’avortement est illégal au Brésil selon l’article 124 du Code Pénal)145. Cette prise de,  position pourrait lui être très dommageable.
  • Le progressisme social : Durant les années de présidence de Fernando Henrique CARDOSO ou de Lula DA SILVA, il n’a pas été rare de voir le député BOLSONARO voter, avec les partis de gauche113, en faveur de législations très interventionnistes dans des domaines portant tout autant sur l’infrastructure économique ou industrielle que sur la politique sociale. En 1987, alors militaire d’active, il avait été envoyé au cachot après avoir publié dans la revue ‘‘Veja’’ une tribune146 demandant la revalorisation des salaires et du statut social des militaires. Son ami et supporteur Flavio ROCHA, Président de l’entreprise de grande distribution textile Riachuelo, lui reproche du reste d’être ‘‘économiquement et socialement de gauche’’147. Son éminence grise économique Adolfo SACHSIDA ne souhaite pour sa part pas supprimer l’acquis social principal de la Présidence Lula, à savoir le système d’allocations familiales ‘‘Bolso Familia’’139, qui a longtemps servi de faire valoir électoral au Parti des Travailleurs (PT). Interrogés sur le terrain par la revue ‘‘Valor’’148, les habitants des quartiers populaires qui plébiscitèrent Lula dans les années 2000 sont de moins en moins disposés à se reporter sur un candidat de gauche (beaucoup s’abstiendront, le vote étant obligatoire au Brésil), et de plus en plus à même se rallier à BOLSONARO pour des raisons de sûreté publique ou d’adhésion pure et simple à son discours.

 


Image : BlastingNews

 

d) Le candidat des militaires

Bien que Capitaine de Réserve, BOLSONARO n’était jusqu’à récemment que peu apprécié des officiers supérieurs de l’armée brésilienne. Ils lui tenaient en effet encore rigueur du fameux article dans ‘‘Veja’’ de 1987145, article qui avait suscité un mouvement de grogne considéré comme ‘‘communisant’’ parmi la troupe, et qui lui avait valu à l’époque un rapport volumineux ainsi qu’une surveillance étroite des services secrets149. La page paraît néanmoins avoir été tournée150, et le candidat serait en fait désormais la figure de proue d’un groupe de hauts dirigeants militaires151 qui souhaitent influer plus décisivement sur la vie politique brésilienne.

Il est vrai que les militaires se sentent frustrés depuis plusieurs années par ce que l’analyste Ricardo SETTI appelle le ‘‘déprestige’’152 des forces armées :

  • La très faible probabilité d’un conflit régional a entraîné de sévères coupes budgétaires dans les budgets militaires, coupes qui affectent autant les dépenses d’équipement que la mise à niveau des salaires. Les perspectives, peu enrichissantes dans tous les sens du terme, ne suscitent pour le coup guère de nouvelles vocations au sein de la jeunesse du pays.
  • L’installation de bases aériennes étatsuniennes en Amazonie Colombienne dans le cadre du ‘‘Plan Colombia’’ en 2016, puis la participation de troupes US à des manœuvres communes dans cette même zone Amazonienne en juillet 2017 sur l’invitation du gouvernement TEMER, ont suscité la colère de nombreux militaires d’active et de réserve. Non tenus au silence de leurs collègues d’active, les officiers de réserve ont été jusqu’à qualifier ces manœuvres de ‘‘trahison’’153 pouvant aboutir à la perte du contrôle de ces territoires et de leur espace aérien, considérés hautement stratégiques, au profit des Etats-Unis.
  • Le cas de la ‘‘fusion’’ entre Embraer et Boeing, ou encore celui des obstacles étatsuniens au développement spatial brésilien, suscitent de très grandes réserves de la part des officiers supérieurs. Parmi toutes les entreprises de l’industrie de défense brésilienne, Embraer est sûrement la plus symbolique, et son fleuron. On se souvient que cette industrie est née de la doctrine militaire de développement géostratégique.

Si BOLSONARO n’a pour l’heure pas souhaité se déclarer frontalement opposé aux choix de Michel TEMER à propos des cas Embraer ou de l’Accord sur les Cieux Ouverts, ses prises de positions répétées sur l’importance des ‘‘industries stratégiques’’140 semblent indiquer une relative convergence de vue avec l’armée brésilienne154. En cas d’élection, il y a fort à parier que son libéralisme de façade cédera la place à une consultation accrue de la hiérarchie militaire sur ces affaires et bien d’autres.

En visite à Manaus (capitale de l’Etat d’Amazonas), où sa côte de popularité est énorme puisqu’il s’agit d’une gigantesque ville de garnison, le candidat s’est dernièrement demandé si ‘‘le Brésil est encore souverain sur l’Amazonie’’155. Il s’est ainsi clairement aligné sur la position de la hiérarchie militaire à ce propos. De manière plus polémique, il a aussi déclaré vouloir faire peu cas des revendications de certaines tribus indigènes afin de favoriser le développement d’exploitations minières qui pourront contribuer à la richesse et à l’indépendance nationale.

 

FILE PHOTO - Federal deputy Jair Bolsonaro, a pre-candidate for Brazil's presidential elections takes part a protest against former Brazilian president Luiz Inacio Lula da Silva while the Supreme Court issues its final decision about his habeas corpus plea, in Brasilia, Brazil, April 4, 2018. REUTERS/Ueslei Marcelino
Photo : REUTERS/Ueslei Marcelino

 

e) Pas le candidat des Etats-Unis

N’en déplaise à nombre de ses détracteurs, BOLSONARO, tout ‘‘Trump Tropical’’ qu’il soit, n’est pas le candidat des Etats-Unis. Il a certes réalisé une tournée jugée passablement triomphale156 parmi les exilés brésiliens en Floride et à New York en octobre 2017, mais il a été interdit de débat157 à l’Université George Washington suite à diverses protestations. Aucun élu, et aucune autorité publique n’ont jugé bon de le rencontrer lors de sa visite. La presse étatsunienne est à l’unisson de la presse européenne pour ouvertement le critiquer158.

Tel n’est pas le cas du candidat de centre droit Geraldo ALCKMIN (actuellement 4ème dans les sondagesSILVA16), décrit dans la presse US comme le ‘‘Hillary’’ brésilien. Il a reçu les honneurs de la Banque de Développement Interaméricaine159 et d’un large panel d’officiels et de dirigeants d’entreprises lors de sa visite à Washington en mars 2018. Ancien gouverneur de l’Etat de Sao Paulo, le plus riche du Brésil, il est aussi un habitué de l’Ambassade des Etats-Unis160 depuis 2002.

Marina SILVA, candidate écologiste pourtant vraiment marquée à gauche, a déjà reçu une pluie d’éloges du Washington Post161 et du magazine Foreign Policy162. Curieusement si l’on considère son positionnement politique, elle se prononce depuis 2014 pour un vrai rapprochement des relations entre le Brésil et les Etats-Unis70.

 

f) La ‘‘Bolsonarisation’’ du Brésil ?

Le Président TEMER, cédant à l’opinion publique, opte en février 2018 pour une solution militaire au problème apparemment insoluble de l’insécurité dans la ville et l’Etat de Rio de Janeiro164. Le Gouverneur de l’Etat est purement et simplement relevé de toutes ses fonctions liées à la sûreté, et remplacé à cet effet par un commandement militaire s’apparentant à un état-major de terrain d’opérations. Une partie de la gauche et des médias hurlent à la ‘‘Bolsonarisation’’ du pays, prétendant que le Président cède à la démagogie et ‘‘stigmatise les pauvres’’, mais la satisfaction d’une grande partie de la population pour ce type de solutions est bien réelle165.

Remarquablement aussi, un groupe de parlementaires naît en juin 2017 sous l’impulsion du Sénateur Roberto REQUIAO (MDB). Son objet, au-delà des disputes partisanes, est de créer une union sacrée face aux velléités et projets de loi du Président TEMER sur l’ouverture de l’espace aérien/spatial brésilien aux Etats-Unis858687. Plutôt marqué à gauche, et souhaitant nettement se distancer de BOLSONARO, ce groupe choisit néanmoins une dénomination des plus singulières : le Front Parlementaire Mixte de Défense de la Souveraineté Nationale166, que ses propres membres préfèrent appeler le ‘‘Front Nationaliste’’ (Frente Nacionalista)! Décidemment, le patriotisme est bien la vertu la mieux partagée par les brésiliens de tous bords politiques…

 

Conclusions Provisoires

Rien n’indique à ce jour que Jair BOLSONARO sera véritablement en mesure de remporter les élections présidentielles d’octobre 2018. La justice de son pays, dans ce qui ressemble beaucoup à la vengeance de magistrats qu’il ne s’est jamais privé d’insulter ou de traiter de ‘‘rouges’’, l’a tout récemment inculpé pour des déclarations prétendument racistes167. Il risquerait plusieurs années de prison suite à un discours prononcé devant le Club Hébraïque de Rio de Janeiro. La lenteur des procédures judiciaires au Brésil, et la nature du délit (délit d’opinion), devraient jouer en sa faveur et ne pas trop contrarier sa candidature. La ‘‘Bolsonarisation’’ en cours du pays pourrait également jouer en sa faveur comme en sa défaveur, l’un des traits culturels marquants des Brésiliens étant la versatilité.

Le géant sud-américain et son personnel politique sont toujours partagés entre fascination et désir d’émancipation vis à vis des Etats-Unis. BOLSONARO lui-même a une attitude ambiguë sur nombre de dossiers et d’options économiques, mais son ambition électorale n’y est probablement pas étrangère. Sa relation très particulière avec l’armée brésilienne, dont nous avons vu qu’elle est l’inspiration et à l’articulation même du désir de puissance brésilien, ainsi que ses prises de positions historiques en faveur des ‘‘industries stratégiques’’, tendent à prouver qu’il pourrait devenir le héraut de la souveraineté nationale plutôt qu’un ultra-libéral prêt à brader son pays.

La crise de leadership politique au Brésil est réelle, et il est malaisé d’affirmer quel candidat aurait, si ce n’est BOLSONARO, la stature d’un Chef d’Etat. Le problème du renouvellement de la classe politique est également significatif, et l’on peut douter de la capacité du prochain Président, quel qu’il/elle soit, de parvenir à nettoyer durablement les Écuries d’Augias brésiliennes.

Jair BOLSONARO, outrances verbales y comprises, est à la convergence de plusieurs mondes et courants de pensée propres au Brésil. Plutôt que dans le ‘‘fascisme’’ que nombre de médias et beaucoup de ses ennemis politiques veulent lui affubler, il s’inscrit plus vraisemblablement dans la tradition populiste et patriotique de l’Amérique du Sud, un ‘‘sous-continent’’ complexé désormais en quête d’affirmation mondiale.

 

Nicolas Dolo

 

 

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