Géopolitique du gaz 2018

Différentes informations ont été publiées dans plusieurs médias, spécialisés ou non, sur le gaz naturel et les évolutions que l’on peut attendre dans les années qui viennent. Première information importante : la construction de Nord Stream 2 a commencé à la fois du côté allemand et du côté russe. On attend désormais la décision du Danemark, qui doit choisir entre gagner un peu d’argent par le passage du tube dans ses eaux territoriales ou se faire contourner dans sa zone économique exclusive, ce qui ne lui rapportera rien et qui ne peut être empêché. On peut donc penser qu’en privilégiant son intérêt propre, le Danemark acceptera le passage du tuyau dans ses eaux territoriales, à côté de Nord Stream 1, ce qui lui permettra de gagner un peu d’argent.

De facto, l’Ukraine perdra d’ici fin 2019 / début 2020 les 3 milliards de revenus que lui rapportait le transit de gaz, ce qui pour son PIB squelettique de 100 milliards de dollars représente 3 %. Cela inquiète notamment les américains, qui détiennent 80 % de la dette ukrainienne sur la capacité du pays à rembourser sa dette.

Au-delà de Nord Stream 2, ce qui est intéressant de souligner, c’est que la demande de gaz naturel, qui est une énergie bon marché, écologique, et finalement grâce aux russes facile d’accès, va voir sa consommation augmenter. On parle ainsi déjà en Russie de construire un Nord Stream 3. C’est à dire que la question de l’approvisionnement énergétique de l’Europe par le gaz russe n’a rien à voir avec la question ukrainienne. La grande erreur des stratèges ukrainiens (s’il y en a), polonais ou même américains, est d’ailleurs de ne pas avoir compris que Nord Stream, avant d’être un projet russe, est un projet allemand, qui est nécessaire à l’industrie allemande pour qu’elle reste compétitive, en ce sens qu’importer du gaz liquéfié des Etats-Unis revient à 20 % à 30 % plus cher.

Cette question du gaz américain s’est posée dans la bouche de Donald Trump. Là dessus, il faut relativiser. Jamais le gaz de schiste américain ne sera en mesure de satisfaire les besoins grandissants de l’Union Européenne et ce pour différentes raisons. D’abord, parce que les fournisseurs traditionnels de gaz qu’étaient la Grande-Bretagne et la Norvège voient petit à petit leurs réserves de gaz diminuer. A terme, il leur faudra donc trouver d’autres sources, alors que les russes, eux, viennent d’identifier des réserves astronomiques et se lancent également dans un projet de même sorte que celui de Yamal auquel a participé Total et pour lequel, rappelons-le, sur l’idée de feu Monsieur de Margerie, pas un seul dollar n’a été investi dans ce projet de 20 milliards. Il y a eu du Yuan, de l’Euro, mais pas de dollar.

Tout cela pour dire que rien ne pourra empêcher les projets russes de voir le jour, ce qui introduit un autre point : les russes vont concurrencer les américains sur le gaz liquéfié, notamment en Europe, ce pourquoi l’Allemagne va se doter d’un terminal de liquéfaction du gaz. Déjà parce que cela figurait dans l’accord entre Angela Merkel (la CDU) et la SPD ; mais aussi en Asie, puisque la Chine, en guise de contre-sanction envers les Etats-Unis a décidé de réduire le volume de gaz qu’elle achetait. Cela va poser un gros problème aux américains, puisque l’Asie était une des principales débouchées des Américains. Les Etats-Unis vont donc essayer d’écouler ce gaz en Europe et pour cela, il existe un terminal, celui de la Pologne, qui vient de signer un contrat pour une livraison de gaz de schiste pendant 20 ans sur son terminal qui lui a coûté cher et lui fournira du gaz par ailleurs 20 à 30 % plus cher que le gaz russe.

Cela dit, l’augmentation de la demande européenne en gaz est telle que même le gazoduc ukrainien pourrait être mobilisé, bien sûr par au même niveau qu’auparavant, pour transporter du gaz pour l’Europe.

A côté de ces routes, rappelons que le Turkish Stream qui remplaçait le South Stream qui devait ramener le gaz directement à la Bulgarie passera donc par la Turquie et pourra à terme livrer du gaz autour de la Mer Adriatique et jusqu’à l’Autriche ou l’Italie, pourquoi pas.

Dernier point qu’il faut souligner, le fait qu’il est probable que les réserves de gaz de schiste américain aient été surévaluées. Il faut noter que si on fait le rapport entre les importations et les exportations américaines, les USA exportent légèrement plus qu’ils n’importent. La demande américaine de gaz va rester élevée dans la mesure où il est plus rentable pour eux d’exporter ce gaz vers l’Europe ou surtout vers l’Asie depuis qu’Obama a donné son autorisation, puisque les réserves en hydrocarbures des Etats-Unis devaient rester concentrées sur le marché américain pour éviter l’augmentation des prix. Obama a donc donné l’autorisation au lobby du gaz et pétrole de schiste d’exporter au détriment du marché intérieur. Effet intéressant de cela : l’hiver dernier, Yamal a livré du gaz russe aux Etats-Unis. Deux containers de gaz russes ont ainsi été livrés aux Etats-Unis pour satisfaire leur demande intérieure.

Il faut voir aussi que les américains sont gênés par les réseaux du gaz, ce qu’explique très bien l’ouvrage de Bill Powers “Cold Hungry and in the Dark” où il fait un parallèle entre la crise gazière qui risque de frapper les Etats-Unis et celle de 1970 qui les a vraiment frappé au moment où une partie de leurs réserves s’est effondrée. Il explique ainsi qu’avec le boom du gaz de schiste qu’il considère comme artificiel, subventionné – ce serait donc une bulle, beaucoup d’infrastructures ont été construites au gaz et beaucoup de centrales au charbon ont été fermées pour donner la priorité au gaz. Or, si comme l’étude du MIT le suggère, les réserves ont été surévaluées, cela signifie que l’Amérique ne pourra plus exporter de gaz mais qu’elle devra même en importer, notamment de Russie, comme cela était d’ailleurs prévu en 2008 avant le boom du gaz de schiste.

Heureusement d’ailleurs que la Russie de Poutine a une vision raisonnable du commerce de gaz et qu’il n’est pas question d’employer le gaz pour faire du chantage vis-à-vis de ses clients. Quant à l’Europe de l’Ouest, elle ne peut que se féliciter du réseau de pipes qui a été construit dans les années 1980 et dont la construction se construit ; et d’avoir un partenaire qui n’a jamais fait faux bond et a toujours respecté ses engagements qu’est la Russie.

 

SOURCES

 

POUR ALLER PLUS LOIN

POWERS Bill, Cold Hungry and in the Dark

 

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